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Les cœurs sont des récipients

Les six signes auxquels se reconnaît un cœur sain, et comment les cultiver.

Abu ‘Inaba Al Khawlani rapporte d’après le Prophète ﷺ qu’il a dit :

« Allah possède des récipients parmi les gens de la terre, et les récipients de votre Seigneur sont les cœurs de Ses serviteurs vertueux. Les plus aimés de Lui sont les plus doux et les plus tendres. » 1

Al Hafidh Al ‘Iraqi a dit : « Al Tabarani l’a rapporté et sa chaîne de transmission est bonne. » Al Haythami a précisé : « Sa chaîne de transmission est hasan. »

Le Prophète ﷺ a comparé les cœurs des serviteurs à des récipients, et l’état de chaque contenant dépend du bien ou du mal qu’on y dépose. Comme il fut dit : « Chaque récipient laisse déborder ce qu’il contient. »2 Les cœurs des hommes pieux bouillent du bien et de la vertu, tandis que ceux des pervers bouillent du péché et de la débauche. Malik ibn Dinar, qu’Allah lui fasse miséricorde, disait :

« Les cœurs des hommes pieux bouillent des œuvres de piété, et les cœurs des pervers bouillent des œuvres de perversion. Allah voit leurs préoccupations, considérez donc les vôtres, qu’Allah vous fasse miséricorde. » 3

‘Abd Allah ibn Malik, qu’Allah lui fasse miséricorde, a dit :

« Allah possède sur terre des récipients dont Il n’accepte que ce qui est solide, fin et pur. Solide dans l’obéissance à Allah, fin lors de l’évocation d’Allah, pur de toute souillure. » 4

Quant à sa parole dans le hadith : « les plus aimés de Lui sont les plus doux et les plus tendres », elle s’explique ainsi : lorsque le cœur s’adoucit et s’affine, il devient semblable à un miroir limpide. Il accueille alors le bien et le préserve, grâce à la pureté et à la clarté qui lui sont accordées. Les cœurs impurs, au contraire, ne laissent pas pénétrer la vérité et la rejettent 5.

De plus, le mouvement de la langue révèle ce que renferme le cœur de bien ou de mal, comme l’a dit le Très-Haut :

« Et tu les reconnaîtras, certes, au ton de leur parler. » [Sourate 47, v.30] (dans le sens rapproché)

Autrement dit, ce qui réside dans leur cœur finit nécessairement par transparaître dans les lapsus de leur langue, car les langues sont les louches des cœurs : elles puisent et révèlent le bien ou le mal qu’ils contiennent.

Yahya ibn Mu’adh, qu’Allah lui fasse miséricorde, a dit :

« Les cœurs sont comme des marmites dans les poitrines, qui bouillent de leur contenu, et leurs langues en sont les louches. Attends donc qu’un homme parle, car sa langue puisera pour toi ce qu’il y a dans son cœur, qu’il soit doux ou acide, suave ou amer. Ce que puise sa langue t’informera du goût de son cœur. » 6

Ibn Al Qayyim, qu’Allah lui fasse miséricorde, écrit dans son livre Al Da’ wa Al Dawa’ : « De même que tu goûtes par ta langue la saveur de ce qu’il y a dans les marmites et en saisis ainsi la réalité, tu goûtes ce qu’il y a dans le cœur d’un homme à travers sa langue : tu y trouves la saveur de son cœur, comme tu trouves le goût de ce qu’il y a dans la marmite par ta langue. » 7

La finesse et la tendresse du cœur sont des signes subtils de sa santé et de son intégrité, mais ils demeurent cachés et invisibles : nul ne les perçoit hormis Celui qui connaît le secret des poitrines, glorifié soit-Il. Cependant, il existe des signes manifestes qui attestent de la santé du cœur. Ni leur présence, ni le constat que le serviteur en fait en lui-même ou chez autrui, n’autorisent à proclamer sa propre pureté ni celle d’autrui, car le Très-Haut a dit :

« Ne vantez pas vous-mêmes votre pureté. C’est Lui qui connaît mieux ceux qui Le craignent. » [Sourate 53, v.32]

Ce sont néanmoins des indices, des témoignages et des preuves de la santé du cœur. Si le serviteur les trouve en lui, qu’il loue Allah, qu’il combatte son âme pour les préserver, et qu’il implore son Seigneur, béni et exalté, de l’affermir.

Les plus saillants de ces signes manifestes, parmi ceux qu’a mentionnés l’éminent savant Ibn Qayyim Al Jawziyya, qu’Allah lui fasse miséricorde, dans son livre Ighathat Al Lahfan 8, sont au nombre de six.

Le premier signe : l’évocation d’Allah

L’évocation d’Allah, glorifié et exalté, l’assiduité dans Son rappel et la multiplication de cette pratique, sans jamais s’en relâcher, s’en lasser ou s’en ennuyer.9

Allah, le Très-Haut, a dit :

« Ceux qui évoquent Allah debout, assis ou couchés sur leurs côtés. » [Sourate 3, v.191]

Allah, le Très-Haut, a dit :

« Ô vous qui croyez ! Évoquez Allah d’une évocation abondante. » [Sourate 33, v.41]

Allah, le Très-Haut, a dit :

« Et les hommes qui évoquent Allah abondamment, et les femmes qui L’évoquent. » [Sourate 33, v.35]

Apprendre la science, l’enseigner et approfondir la religion d’Allah relèvent également de l’évocation d’Allah, glorifié soit-Il, et de Son rappel établi parmi les hommes. Comme l’indique le hadith :

« Lorsque vous passez par les jardins du Paradis, repaissez-vous-en. » Quelqu’un demanda : « Que sont les jardins du Paradis ? » Il répondit : « Les cercles d’évocation. » 10

On entend par cercles d’évocation les assemblées de science où sont exposés le licite et l’illicite, où sont éclairés les jugements, et où l’on fait connaître aux gens leur Seigneur, glorifié et exalté, Ses noms et Ses attributs, Ses ordres et Ses interdits.

Le deuxième signe : éprouver une douleur à la perte de la pratique régulière

Que le serviteur ressente une douleur lorsqu’il manque sa pratique habituelle (wird), par exemple s’il a une part de prière nocturne, une part de Coran ou autre. S’il vient à le manquer, qu’il en éprouve une peine plus grande encore que celle d’un homme avide de profit qui voit son gain lui échapper, car ce dans quoi il se trouve est plus immense, et le bénéfice à en retirer plus grand.11

Le troisième signe : ménager son temps

L’avarice du serviteur quant à son temps, par souci aigu de ne pas le laisser se perdre ni s’écouler en vain, sans profit. Tous les biens véritables ne naissent que de la préservation du temps : dès lors que l’homme dilapide son temps, il dilapide ses biens. Or ce qui s’écoule du temps ne se rattrape jamais. C’est pourquoi la Sunna exhorte à saisir le temps, et tout particulièrement le temps de la jeunesse, et met en garde contre son gaspillage. On a dit que le signe de la disgrâce est la perte du temps, car les biens ne se réalisent qu’à travers la préservation du temps, son attention et son soin.

Parmi les signes de la santé du cœur de l’homme : qu’il soit avare de son temps au point de ne pas le laisser se perdre dans des affaires sans utilité, à plus forte raison dans les choses interdites comme la médisance, le colportage, la moquerie, la raillerie et autres.12

Le quatrième signe : l’unicité de la préoccupation

Que sa préoccupation soit une, et qu’elle soit en Allah : il voue son souci à Allah et délaisse tout le reste. Il a été rapporté dans le Musnad et ailleurs que notre Prophète ﷺ a dit :

« Celui dont l’au-delà est l’unique préoccupation, Allah unifie ses affaires, place la richesse en son cœur, et la vie d’ici-bas vient à lui malgré elle. » 13

Le cinquième signe : la rectitude des œuvres et des intentions

Le souci d’épurer les œuvres et les intentions pour asseoir la sincérité, de sorte qu’elles soient toutes vouées exclusivement à Allah, glorifié et exalté, ne recherchant par elles que la face d’Allah.14

Le sixième signe : la vénération de la prière

La vénération de la prière, la connaissance de sa valeur, la conscience de son rang, le soin qu’on lui porte, l’aise et le bonheur ressentis à son approche et à l’entrée de son temps, ainsi qu’un bel élan vers Allah, glorifié et exalté, durant celle-ci. Lorsque le serviteur entre dans la prière, il y trouve son repos, sa félicité, la fraîcheur de son œil et la joie de son cœur. Le Prophète ﷺ a dit :

« Repose-nous par la prière, ô Bilal. » 15

Et il a dit :

« La fraîcheur de mon œil a été placée dans la prière. » 16

Il y entrait avec un cœur repentant, soumis et humble devant Allah, glorifié soit-Il.

Toutes les affaires de ce bas-monde, ses préoccupations, ses soucis et son agitation s’effacent alors pour celui qui s’avance vers sa prière et l’adoration de son Seigneur et Maître, apaisé et recueilli.

Quelle différence entre celui qui prie en y trouvant repos, joie du cœur, fraîcheur de l’œil et bien-être de l’esprit, et celui qui prie tourmenté, agacé, n’aspirant qu’à en être quitte et à retrouver son repos au plus vite !

Aussi le premier ressent-il durement la sortie de sa prière : sa fin lui est pénible, car il quitte un délice, une fraîcheur de l’œil et un repos de l’esprit. Il aurait souhaité qu’elle se prolonge encore. Le second, à l’inverse, se réjouit d’en sortir et de se libérer de ce lourd fardeau qui pesait sur ses épaules.

La prière demeure ainsi pour le serviteur une balance quotidienne par laquelle il se mesure : à l’heure de la prière, l’état véritable de son cœur lui est dévoilé.17

Ibn Al Qayyim, qu’Allah lui fasse miséricorde, a dit :

« Ce qui réjouit véritablement l’œil dépasse la simple chose qu’on aime. La prière est la fraîcheur des yeux de ceux qui L’aiment en ce bas-monde, par l’entretien intime qu’elle offre avec Celui en qui seul les yeux trouvent leur fraîcheur, les cœurs leur quiétude et les âmes leur repos, par la jouissance de Son évocation, par l’humilité, le rabaissement et la proximité avec Lui, tout particulièrement dans l’état de prosternation, qui est l’état où le serviteur est le plus proche de son Seigneur 18. De là vient la parole du Prophète ﷺ : “Repose-nous par la prière, ô Bilal”, par laquelle il fit savoir que son repos est dans la prière, comme il avait fait savoir que la fraîcheur de son œil y est. Qu’il en est loin, celui qui dit : “Nous prions pour nous reposer de la prière” !

L’adorateur aimant trouve son repos et la fraîcheur de son œil dans la prière, tandis que l’insouciant détourné n’en a aucune part : la prière lui pèse, lourde et pénible. Lorsqu’il s’y tient, il est comme sur des braises jusqu’à ce qu’il s’en libère. La prière qu’il préfère est la plus expéditive et la plus rapide, car il n’y trouve ni fraîcheur d’œil ni repos pour son cœur. Or lorsque le serviteur trouve sa joie en une chose et que son cœur s’y repose, le plus pénible pour lui est de s’en séparer. Quant à celui qui se force, dont le cœur est vide d’Allah et de la Demeure dernière, qui est éprouvé par l’amour de ce bas-monde, rien ne lui est plus pénible que la prière, et rien de plus détestable que sa longueur, bien qu’il ait du temps libre, qu’il soit en bonne santé et qu’aucune affaire ne le détourne.19

Il convient également de savoir que la prière qui réjouit l’œil et apaise le cœur est celle qui réunit six contemplations. »20

La première contemplation : la sincérité

Que ce qui pousse le serviteur à la prière et l’y motive soit son désir d’Allah, son amour pour Lui, la recherche de Sa satisfaction, la quête de Sa proximité et le désir de se faire aimer de Lui, et la soumission à Son ordre, sans qu’aucun mobile de ce bas-monde, fût-il infime, ne l’y pousse. Au contraire, il l’accomplit pour la face de son Seigneur le Très-Haut, par amour pour Lui, par crainte de Son châtiment et dans l’espoir de Son pardon et de Sa récompense.21

La deuxième contemplation : la véracité et le dévouement loyal

Que le serviteur libère son cœur pour Allah dans sa prière, qu’il y déploie tout son effort dans son élan vers Allah, qu’il y rassemble son cœur, et qu’il l’accomplisse de la plus belle et de la plus parfaite des manières, dans son apparence comme dans son for intérieur. Car la prière a un extérieur et un intérieur : son extérieur, ce sont les actes visibles et les paroles audibles, et son intérieur, c’est l’humilité, la conscience du regard d’Allah, libérer le cœur pour Allah et se tourner tout entier vers Lui en elle, de sorte que le cœur ne se détourne pas de Lui vers autre que Lui. Cette dimension intérieure est à la prière ce que l’âme est au corps, dont les actes extérieurs sont l’enveloppe. Privée de son âme, la prière n’est plus qu’un corps inanimé.22

La troisième contemplation : le suivi et l’attachement à la Sunna

Que le serviteur s’efforce, de toutes ses forces, de suivre dans sa prière le Prophète ﷺ : qu’il prie comme il priait, et qu’il se détourne de tout ce que les gens ont innové dans la prière par ajout, par retranchement ou par formes diverses qui n’ont été rapportées ni du Messager d’Allah ﷺ, ni d’aucun de ses compagnons.23

La quatrième contemplation : l’excellence ou la Muraqabah

C’est la contemplation de l’Ihsan, autrement dit la contemplation de la Muraqabah : que le serviteur adore Allah comme s’il Le voyait. Cette contemplation ne naît que de la perfection de la foi en Allah, en Ses noms et en Ses attributs : il en vient à voir Allah, glorifié soit-Il, comme s’il L’apercevait, au-dessus de Ses cieux, élevé au-dessus de Son Trône, qui parle par Son ordre et Son interdiction, qui dispose de l’ordre de la création. L’ordre descend de chez Lui et remonte vers Lui, et les œuvres des serviteurs ainsi que leurs âmes Lui sont présentées au moment de leur retour à Lui. Le serviteur contemple alors tout cela par son cœur, contemple Ses noms et Ses attributs, contemple le Subsistant par Lui-même et par qui subsiste toute chose, le Vivant, l’Audient, le Clairvoyant, le Puissant, le Sage, qui ordonne et défend, qui aime et hait, qui agrée et qui se met en colère, qui fait ce qu’Il veut et décrète selon Sa volonté, au-dessus de Son Trône, à qui rien n’échappe parmi les œuvres des serviteurs, leurs paroles ou ce qu’ils dissimulent : Il connaît la fourberie des yeux et ce que recèlent les poitrines.

La contemplation de l’Ihsan est le fondement de toutes les œuvres du cœur : elle engendre la pudeur, la révérence, l’exaltation, la crainte, l’amour, le retour à Allah, la confiance en Lui, la soumission et l’abaissement devant Allah, glorifié soit-Il. Elle coupe court à l’insufflation insidieuse et au murmure de l’âme, et elle rassemble le cœur et la préoccupation sur Allah.24

La cinquième contemplation : la grâce divine

Que le serviteur contemple que la grâce revient à Allah, glorifié soit-Il, qui l’a établi en cette station, l’en a rendu digne, et lui a accordé de tenir cœur et corps à Son service. Sans Allah, glorifié soit-Il, rien de tout cela n’aurait existé. Allah, le Très-Haut, a dit :

« Ils te rappellent leur conversion à l’Islam comme si c’était une faveur de leur part. Dis : “Ne me rappelez pas votre conversion à l’Islam comme une faveur. C’est plutôt Allah qui vous fait une faveur en vous guidant vers la foi, si toutefois vous êtes véridiques.” » [Sourate 49, v.17]

C’est Allah, glorifié soit-Il, qui a fait du musulman un musulman, et de celui qui prie un serviteur assidu à la prière, comme l’a dit l’aimé intime, Al Khalil Ibrahim, sur lui la paix :

« Notre Seigneur ! Fais de nous deux des soumis à Toi, et de notre descendance une communauté soumise à Toi. » [Sourate 2, v.128]

Et il a dit :

« Seigneur ! Fais que j’accomplisse assidûment la prière, ainsi qu’une partie de ma descendance. » [Sourate 14, v.40]

La grâce revient donc à Allah seul d’avoir fait de Son serviteur un homme assidu à Son obéissance, et c’est là l’un des plus grands bienfaits qu’Il lui a octroyés.25

La sixième contemplation : la conscience de son insuffisance

Que le serviteur ait conscience de ses propres manquements : quand bien même il déploierait dans l’accomplissement de l’ordre divin l’extrême effort, dépensant tout ce qu’il peut, il demeurerait défaillant. Le droit d’Allah, glorifié soit-Il, sur lui est plus grand encore, et ce qu’il Lui doit d’obéissance et de servitude est bien au-delà. Car la grandeur d’Allah et Sa majesté, glorifié soit-Il, exigent une servitude à la mesure de cette grandeur 26.

Qu’Allah nous aide tous à L’évoquer, à Le remercier et à parfaire Son adoration, et qu’Il rectifie pour nous l’ensemble de nos affaires.

Écrit par : Cheikh ‘Abd Al Razzaq Al Badr
Traduit par : Azwaw Abu ‘Abd Al Razzaq


  1. Rapporté par Al Tabarani dans Al Mu’jam Al Kabir et Musnad Al Shamiyyin (840), déclaré hasan par Al Albani dans Sahih Al Jami’ (2163).

    [C] Le cœur est comme un récipient dont l’état dépend de son contenu, en bien comme en mal. Lorsque le serviteur prend conscience de cette vérité, il s’attelle à le remplir de bien, en saisissant les causes et en empruntant les voies qui y conduisent. Un récipient peut recevoir un breuvage délicieux et profitable, comme il peut recevoir un poison mortel. « Les récipients de votre Seigneur sont les cœurs de Ses serviteurs vertueux » : médite le mérite de ces cœurs qu’Allah a honorés en les rattachant à Lui-même, qu’Il a distingués par Sa grâce et Sa miséricorde, et qu’Il ne cesse de combler de Sa réussite, de purifier, de soutenir et de raffermir sur la vérité et la guidée. « Les plus aimés de Lui sont les plus doux et les plus tendres » : les cœurs qui réunissent ces qualités sont ceux qui accueillent le bien, s’y orientent, s’y attachent et le préservent.

    [NDT] Le hadith présente la tendresse et la délicatesse comme les deux marques de l’amour qu’Allah porte au cœur. Cette sensibilité n’est pas faiblesse, elle est le signe même de la vie du cœur et de son épanouissement. Ibn Al Qayyim, qu’Allah lui fasse miséricorde, a dit : « La détresse est une faiblesse de l’âme et une crainte du cœur, alimentée par l’intensité de l’avidité et de la convoitise, qui procède d’une foi déficiente au décret. La tendresse n’est pas cela, elle procède de l’attribut de Miséricorde, qui est perfection. Le Messager d’Allah ﷺ avait le cœur le plus tendre des hommes et était le plus éloigné de la détresse. La tendresse est compassion et miséricorde, la détresse, maladie et faiblesse. Quand la lumière de la foi et de la certitude en la promesse vient illuminer le cœur, et qu’il se remplit de l’amour d’Allah et de Sa magnification, il s’attendrit, la compassion et la miséricorde s’installent en lui, et on le voit miséricordieux, le cœur tendre envers tout proche et tout musulman, prenant pitié de la fourmi dans son trou et de l’oiseau dans son nid, voilà le plus proche des cœurs d’Allah. » [Al Ruh (2/698-699)]

    Le Messager d’Allah ﷺ a parachevé cette qualité, et sa tendresse s’est manifestée sur quatre registres : envers ses semblables, envers les bêtes, envers les choses inanimées, et plus encore envers ses propres ennemis. ‘Aisha, qu’Allah l’agrée, rapporte qu’un Bédouin vint au Prophète ﷺ et dit : « Vous embrassez les enfants ? Nous, on ne les embrasse pas. » Le Prophète ﷺ répondit : « Que puis-je pour toi, si Allah a arraché la miséricorde de ton cœur ? » [Rapporté par Al Bukhari (5998) et Muslim (2317)]. Cette miséricorde ne s’arrête pas aux hommes. ‘Abd Allah ibn Ja’far, qu’Allah l’agrée, rapporte que le Prophète ﷺ entra un jour dans un jardin appartenant à un homme des Ansar et y vit un chameau qui, à sa vue, gémit et dont les yeux se mouillèrent. Le Prophète ﷺ s’en approcha, lui caressa l’arrière de l’oreille jusqu’à ce qu’il se calme, puis dit : « À qui appartient ce chameau ? » Un jeune homme des Ansar vint et dit : « À moi, ô Messager d’Allah. » Il lui dit : « Ne crains-tu pas Allah dans cette bête qu’Allah t’a fait posséder ? Il s’est plaint à moi que tu l’affames et l’épuises. » [Rapporté par Abu Dawud (2549), authentifié par Al Albani dans Al Silsila Al Sahiha (20)]. Elle s’étend jusqu’aux choses inanimées. Jabir ibn ‘Abd Allah, qu’Allah l’agrée, rapporte que le Prophète ﷺ avait coutume de prêcher adossé à un tronc de palmier. Quand on lui fabriqua un minbar et qu’il y monta, le tronc poussa un cri jusqu’à presque se fendre. Le Prophète ﷺ descendit, le prit et le serra contre lui, et le tronc se mit à gémir comme un enfant qu’on console, jusqu’à ce qu’il se calme. [Rapporté par Al Bukhari (3584)]. Plus encore, elle s’étend à ses ennemis, là où la justice eût permis le châtiment : à Ta’if, après que les habitants l’eurent lapidé jusqu’à ce que le sang coule sur ses chevilles, l’ange des montagnes lui proposa de refermer sur eux les deux montagnes. Il refusa et dit : « Plutôt, j’espère qu’Allah fera sortir de leurs reins ceux qui adoreront Allah seul sans rien Lui associer. » [Rapporté par Al Bukhari (3231) et Muslim (1795)]. Telle est la marque du Prophète de la miséricorde, dont Allah, exalté soit-Il, a dit : « Et Nous ne t’avons envoyé qu’en miséricorde pour l’univers. » [Sourate 21, v.107]. La communauté qu’il a fondée est elle-même la communauté de la miséricorde, comme l’enseigne sa parole : « Les miséricordieux, le Tout-Miséricordieux leur fait miséricorde. Faites miséricorde à ceux qui sont sur la terre, Celui qui est au-dessus des cieux vous fera miséricorde. » [Rapporté par Abu Dawud (4941) et Al Tirmidhi (1924), authentifié par Al Albani dans Al Silsila Al Sahiha (925)] ↩︎

  2. [NDT] L’adage « Chaque récipient laisse déborder ce qu’il contient » [كل إناء بالذي فيه ينضح] est un proverbe arabe ancien. On lui reconnaît deux sens. Le premier : que le fond de l’être finit toujours par transparaître au-dehors, quoi qu’on cherche à le dissimuler. C’est le sens du verset « Et tu les reconnaîtras, certes, au ton de leur parler » [Sourate 47, v.30], que ‘Uthman ibn ‘Affan, qu’Allah l’agrée, commentait ainsi : « Nul ne dissimule un secret sans qu’Allah ne le révèle sur les traits de son visage et les lapsus de sa langue. » [Rapporté par Ibn Kathir dans son Tafsir, sous ce verset]. Le second : que chacun est rétribué selon le genre de ce qu’il porte en lui, comme l’enseigne le Prophète ﷺ : « Les actes ne valent que par les intentions, et chacun n’a que ce qu’il a eu pour intention. » [Rapporté par Al Bukhari (1) et Muslim (1907)]. ↩︎

  3. Rapporté par Abu Nu’aym dans Hilyat Al Awliya’ (2/370).

    [C] Cet Athar est d’une portée immense dans ce chapitre, car les cœurs sont semblables aux marmites. « Bouillir » signifie ici se mouvoir et s’agiter : le cœur se porte vers les œuvres de piété et s’anime pour elles, à l’image de ce qui se dit dans le hadith relatif à Ramadan, où un ange appelle : « Ô toi qui recherches le bien, avance ! Ô toi qui recherches le mal, retiens-toi ! » [Rapporté par Al Tirmidhi (682) et Ibn Majah (1642), et jugé comme bon par Cheikh Al Albani dans Sahih Al Jami’ (759)]. Les cœurs sont en effet de deux sortes : un cœur mû par le bien, qui le recherche, le désire ardemment et veille à l’accomplir, et un cœur mû par le mal, qui le poursuit. Puis Malik ibn Dinar, en prêcheur et en conseiller, dit : « Allah voit leurs préoccupations » : ce qui s’agite et se meut dans le cœur, Allah le voit et en est parfaitement informé. « Considérez donc les vôtres » : que chacun regarde ce qui meut son cœur et ce qui y bout. Si c’est un bien, qu’il se réjouisse de la grâce d’Allah et de Sa miséricorde, car un cœur qui s’élance vers le bien et s’épanouit en lui compte parmi les bienfaits d’Allah sur Son serviteur. Et s’il trouve son cœur agité par le mal, qu’il œuvre à l’en purifier et à écarter de lui ces préoccupations mauvaises et ces résolutions vaines. Tel est le sens de sa parole : « considérez donc vos préoccupations, qu’Allah vous fasse miséricorde ». ↩︎

  4. Rapporté par Ibn Abi Shayba dans Al Musannaf (35687). ↩︎

  5. [NDT] Ibn Al Qayyim, qu’Allah lui fasse miséricorde, croise la métaphore du cœur-récipient et celle du miroir limpide, et en dégage trois natures de cœurs : « Les cœurs sont trois. Un cœur dur et épais, à la manière d’une main desséchée. Un cœur fluide, tendre à l’extrême. Le premier ne s’émeut pour aucun bien, comme la pierre. Le second, comme l’eau. Tous deux sont défaillants. Le plus sain des cœurs est le cœur tendre, pur et solide à la fois. Par sa pureté, il distingue le vrai du faux. Par sa tendresse, il l’accueille et le préfère. Par sa solidité, il le garde et combat son ennemi. Et l’Athar des anciens dit : “Les cœurs sont les récipients d’Allah sur Sa terre. Les plus aimés de Lui sont les plus tendres, les plus solides et les plus purs.” C’est là le cœur de verre, car le verre rassemble en lui ces trois qualités. » [Al Ruh (2/677)].

    Cette allégorie du verre n’est pas fortuite : elle s’inscrit dans le sillage du verset de la Lumière, où Allah, Exalté soit-Il, dit : « Allah est la Lumière des cieux et de la terre. Sa lumière est semblable à une niche où se trouve une lampe. La lampe est dans un verre, le verre est comme un astre de grand éclat. » [Sourate 24, v.35]. Le cœur du croyant est cet écrin de cristal où repose la lumière de la foi. Aux vertus de tendresse et de pureté, déjà suggérées par le hadith et le miroir, l’Athar adjoint la solidité. Loin d’être la dureté qui mure l’âme, elle est la fermeté qui la maintient. Cheikh Al Islam Ibn Taymiyya, qu’Allah lui fasse miséricorde, en fixe la ligne de partage en commentant l’Athar : « La force [قوة] louable du cœur n’est pas sa dureté [قسوة] blâmable, car il convient qu’il soit fort sans violence, et tendre sans faiblesse. » Il en offre alors cette image : « Il en est comme de la main, qui est forte et souple à la fois, à la différence du talon qui durcit, sec, sans souplesse, fût-il fort. » [Majmu’ Al Fatawa (7/30)].

    La main saisit car elle épouse, là où le talon ne peut que heurter : tel est le cœur, dont la constance n’est pas raideur, et dont la vigueur n’est pas sécheresse. Trois puissances doivent ainsi s’allier en ce réceptacle pour le rendre digne de l’amour divin : la pureté pour que s’y mirent les vérités, la tendresse pour que s’y déploie la miséricorde, et la solidité pour que s’y ancre le commandement d’Allah. Sans pureté, le cœur s’obscurcit. Sans tendresse, il se pétrifie. Sans solidité, il s’effondre. Le récipient n’est donc pas un vase passif, mais un équilibre à cultiver : une architecture de l’âme où ces trois forces s’unissent pour recueillir et retenir l’eau de la Révélation. ↩︎

  6. Rapporté par Abu Nu’aym dans Hilyat Al Awliya’ (10/63).

    [C] Les cœurs sont des récipients, et ces récipients diffèrent selon ce qu’ils renferment. Or ce que contiennent les cœurs ne se voit pas : c’est la langue qui y puise. Nous avons déjà rencontré le hadith : « Certes, dans le corps, il y a un morceau de chair : s’il est sain, tout le corps sera sain » [Rapporté par Al Bukhari (52) et Muslim (1599)], et la langue fait partie de ce corps, car le cœur exerce son influence sur elle. Tout ce que l’homme prononce par sa langue est donc puisé de son cœur. Les cœurs sont comme des marmites dans les poitrines, et les langues tiennent lieu de louche qui en fait sortir le contenu. C’est ainsi par la langue que se dévoile ce que recèlent les cœurs, comme Allah, exalté soit-Il, l’a dit : « Et tu les reconnaîtras, certes, au ton de leur parler. » [Sourate 47, v.30], c’est-à-dire que tu connaîtras par leurs langues ce que renferment leurs cœurs. « Attends donc qu’un homme parle » : sa langue puisera pour toi ce qu’il y a dans son cœur, doux ou acide, suave ou amer. On tire également de cet Athar que le cœur et la langue représentent l’un et l’autre un péril immense pour l’ensemble des membres. Nous avons déjà cité la parole de certains savants : « L’homme tient tout entier à ses deux plus petits organes », c’est-à-dire son cœur et sa langue. Le cœur est la base, comme il a précédé, la langue est la louche qui puise ce qu’il contient, et les membres sont subordonnés à l’un comme à l’autre.

    [NDT] La sentence « L’homme ne tient qu’à ses deux plus petits organes, son cœur et sa langue » [إنما المرء بأصغريه: قلبه ولسانه] est un proverbe arabe ancien. La tradition le rattache à la réplique de Shaqqa ibn Damra, des Banu Tamim, au roi lakhmide qui l’avait dédaigné pour sa mine chétive : « Ô roi, les hommes ne se mesurent pas au boisseau, ne se pèsent pas à la balance, et ne sont pas des outres dont on puise l’eau. L’homme ne tient qu’à ses deux plus petits organes : son cœur et sa langue. S’il parle, il parle avec éloquence, et s’il assaille, il assaille avec bravoure. » Le roi, émerveillé par son éloquence, le nomma alors Damra ibn Damra. [Rapporté par Al Bakri dans Fasl Al Maqal fi Sharh Kitab Al Amthal (p. 149)] ↩︎

  7. Al Da’ wa Al Dawa’ (p. 364).

    [C] Ibn Al Qayyim explicite ici l’Athar de Yahya ibn Mu’adh. En regardant un plat, l’homme n’en connaît pas le goût. Mais s’il en prélève une cuillerée et la pose sur sa langue, il dit : ce plat est doux, ou acide, ou délicieux, parmi les qualités qui ne se découvrent que par la langue. De même que tu goûtes par ta langue ce que contiennent les marmites et en saisis la réalité, tu connais ce que recèle le cœur d’un homme par sa langue : c’est par la langue que se connaît le goût de la marmite, et par elle que se connaît le goût du cœur.

    [NDT] Dans son explication de ce passage, l’auteur précise que la citation d’Ibn Al Qayyim s’achève à « comme tu trouves le goût de ce qu’il y a dans la marmite par ta langue », la suite étant de sa propre plume, et que la note de l’édition doit être reportée ici. Il ajoute avec modestie : « Les paroles d’Ibn Al Qayyim sont solides et fortes, celles de l’auteur sont faibles. C’est à cela que j’ai reconnu la différence entre les deux. » [cf. cours 3, 15:30 et 17:33] ↩︎

  8. Ighathat Al Lahfan (1/117).

    [C] Il appartient à l’étudiant en science, et au musulman en général, de méditer profondément ces six signes et de combattre son âme pour les parfaire, car leur plénitude chez le serviteur atteste la santé de son cœur : ces signes ne procèdent que du cœur sain. Le Cheikh Sulayman ibn Sahman, qu’Allah lui fasse miséricorde, les a versifiés dans un très beau poème didactique sur les signes de la santé du cœur, dont j’ai donné une explication audio qui en éclaire les sens et les contenus.

    [NDT] Au terme de la traduction du présent livre, ce poème et l’explication qu’en a donnée l’auteur seront traduits, si Allah le permet. ↩︎

  9. [C] La première des marques, selon ce que mentionne Ibn Al Qayyim, qu’Allah lui fasse miséricorde, est l’abondance du rappel d’Allah ﷿. Qui aime une chose en multiplie la mention : celui dont le cœur est empli de l’amour d’Allah voit abonder sur sa langue le rappel de son Seigneur. L’abondance du rappel compte ainsi parmi les plus grands signes de la santé du cœur : récitation du Coran, glorification, attestation d’unicité et louange, occupation par la science, en lecture, en apprentissage et en enseignement. Les assemblées de science sont elles aussi des assemblées de rappel d’Allah.

    [NDT] Le miroir évoqué plus haut par l’auteur ne demeure limpide que par un polissage, ce geste qui rend à un métal terni son éclat. Abu Al Darda, qu’Allah l’agrée, en désigne l’instrument pour les cœurs : « Toute chose a son polissage, et le polissage des cœurs, c’est le rappel d’Allah ﷿. » [Rapporté par Al Bayhaqi dans Shu’ab Al Iman (n° 523)].

    À l’inverse, le cœur délaissé se couvre de rouille, comme le décrit Ibn Al Qayyim, qu’Allah lui fasse miséricorde : « Sans aucun doute, le cœur s’oxyde à la manière du cuivre ou de l’argent. Son polissage réside dans le rappel, qui lui rend l’éclat d’un miroir immaculé. Délaissé, il rouille. Au rappel, il retrouve son poli. Deux maux engendrent cette rouille : l’inattention et le péché. Deux remèdes l’effacent : la demande de pardon et le rappel. Pour celui dont l’insouciance sature les heures, la gangue s’épaissit à la mesure de son oubli. Une fois le cœur ainsi terni, les réalités ne s’y reflètent plus fidèlement. Le faux y usurpe l’apparence du vrai et la vérité s’y travestit en mensonge. Car lorsque la rouille sature le miroir, elle en voile la lucidité. Si elle s’accumule jusqu’au noir complet (le Rân), la perception se corrompt : le cœur n’accepte plus le vrai ni ne rejette le faux. C’est là le plus redoutable des châtiments du cœur. » [Al Wabil Al Sayyib (p. 92)]. Le Rân n’est dès lors que l’aboutissement d’une négligence : une érosion par le péché que nul rappel n’est venu polir.

    Or, parmi les formes du rappel, le Coran tient la première place, celle même où l’auteur le place en tête de l’évocation en commentant ce premier signe : il est le Rappel par excellence. ‘Abd Al Rahman ibn Al Aswad rapporte ce récit de son père : « ‘Alqama et moi-même découvrîmes un feuillet que nous portâmes à ‘Abd Allah ibn Mas’ud. Nous lui dîmes : “Ce texte contient un récit admirable”. Il demanda alors à sa servante un bassin d’eau et, de sa main, commença à en effacer les lignes tout en récitant : “Nous te racontons le plus beau des récits” [Sourate 12, v.3]. Face à notre insistance sur le caractère étonnant du texte, il poursuivit son geste avant de conclure : “Ces cœurs ne sont que des réceptacles : occupez-les du Coran, et ne les occupez par rien d’autre”. » [Rapporté par Abu ‘Ubayd dans Fadail Al Quran (p. 73)]. ↩︎

  10. Rapporté par Al Tirmidhi (3510), déclaré hasan par Al Albani dans Al Silsila Al Sahiha (2562). ↩︎

  11. [C] Le wird : que le serviteur ait une part quotidienne, par exemple une portion de Coran chaque jour, un Juz, deux ou trois, selon ce qu’Allah lui facilite, ou bien une part de la nuit, une mesure de Coran qu’il récite dans la prière nocturne. Ce wird compte parmi les douceurs de sa vie. S’il le manque un jour ou une nuit, il souffre d’avoir été privé d’une chose aimée de son cœur et délicieuse à son âme, au contraire de celui qui n’a pour cette affaire ni soin ni goût, et qui ne ressent aucune douleur. Tu vois aujourd’hui certaines personnes manquer, non pas un wird, mais une prière obligatoire, le soleil se lève et elles n’ont pas prié, sans que leur cœur en éprouve de douleur. D’autres, qu’Allah a honorés du goût de la foi et de sa douceur, souffrent d’avoir manqué un wird simplement recommandé. Celui qui souffre du wird manqué, qu’en serait-il pour lui s’il manquait une obligation ? L’affaire est sans aucun doute plus grave. Mon père [Cheikh ‘Abd Al Muhsin Al ‘Abbad, qu’Allah les préserve tous deux] rapporte, tenant le récit de l’intéressé lui-même, qu’un homme avait réglé son réveil, lequel tomba en panne ce jour-là : il ne s’éveilla qu’au lever du soleil, ou peu s’en faut. Il en éprouva une douleur intense, alors même qu’aucune négligence n’était de son fait, pour ce seul Fajr manqué de toute sa vie. Il fit ses ablutions, vint à la Mosquée du Prophète et y demeura jusqu’à la prière de ‘Isha, demandant pardon, évoquant Allah et récitant le Coran, dans l’espoir que cela lui soit une expiation pour la prière du Fajr manquée. Certains, au contraire, manquent la prière sans ressentir de douleur, mais qu’une affaire commerciale de ce bas-monde leur échappe, et les voilà qui en souffrent. Or le profit de l’adorateur d’Allah est le commerce de l’au-delà : « Ô vous qui avez cru ! Vous indiquerai-je un commerce qui vous sauvera d’un châtiment douloureux ? » [Sourate 61, v.10]

    [NDT] Que le serviteur souffre de manquer son wird tient à la douceur qu’il y goûte, et cette douceur est à la mesure de son amour pour Allah et de sa foi. Ibn Al Qayyim, qu’Allah lui fasse miséricorde, l’explique : « Le fait de trouver ces réalités et de les goûter est à la mesure de la force ou de la faiblesse de l’amour […] : plus l’amour est complet, plus la perception de l’Aimé est entière et la proximité grande, plus la douceur, la jouissance, la joie et la félicité sont fortes. » [Ighathat Al Lahfan (2/947)]. Ainsi le cœur que l’amour et la foi ont rendu vivant goûte son wird au point de souffrir de le perdre, tandis que celui qui n’en a « ni soin ni goût » n’éprouve aucune peine, non que la douceur fasse défaut, mais parce que rien en lui ne la perçoit.

    [NDT] Si l’auteur, qu’Allah le préserve, qualifie l’adoration de « commerce de l’au-delà », c’est qu’elle surpasse tout négoce de ce bas-monde sous tous ses aspects. Le contractant : ce commerce se tient avec Allah Lui-même, le Riche par essence, Celui qui n’a besoin de rien et dont les trésors sont inépuisables. Aussi ne traite-t-Il pas avec le serviteur par besoin, comme font les marchands d’ici-bas, mais par pure générosité : loin que le nécessiteux ait à Le démarcher, c’est Lui, le Riche absolu, qui vient au serviteur, lui désigne l’affaire et l’y convie : « Ô vous qui avez cru ! Vous indiquerai-je un commerce qui vous sauvera d’un châtiment douloureux ? » [Sourate 61, v.10]. Et là où, en ce bas-monde, l’on craint toujours que le contractant ne respecte pas sa parole, ici nulle crainte de la sorte : « Et qui, mieux qu’Allah, tient ses engagements ? » [Sourate 9, v.111]. Le capital : c’est Allah Lui-même qui a accordé au serviteur l’âme et les biens qu’il Lui offre en retour, puis qui les lui rachète au prix du Paradis : « Allah a acheté des croyants leurs personnes et leurs biens en échange du Paradis » [Sourate 9, v.111]. Le négociant ne risque donc rien qui lui appartienne en propre. Le bénéficiaire : le gain revient tout entier au serviteur, car c’est lui l’indigent qui a besoin de ce négoce, tandis qu’Allah, dans Sa richesse absolue, ne tire aucun bénéfice de l’échange : « Ô hommes ! C’est vous qui êtes les indigents envers Allah, et Allah est, Lui, le Riche, le Digne de louange. » [Sourate 35, v.15]. La rétribution : elle est sans mesure avec aucun gain terrestre, et les patients « recevront leur pleine récompense sans compter » [Sourate 39, v.10]. La pérennité : le gain de ce monde périt, celui de l’au-delà demeure, « ce que vous avez s’épuise, et ce qu’Allah détient est durable » [Sourate 16, v.96]. C’est « un commerce qui ne périclitera jamais » [Sourate 35, v.29]. La marchandise enfin : c’est la plus précieuse qui soit, le Paradis lui-même, un bien dont nul ne saurait même concevoir la grandeur. « Aucune âme ne sait ce qu’on a réservé pour eux comme réjouissance des yeux. » [Sourate 32, v.17]. Nul gain de ce bas-monde ne lui est comparable, au point qu’Allah n’a convié à la convoitise et à la rivalité que pour elle seule. « Que ceux qui la convoitent se la disputent ! » [Sourate 83, v.26]. C’est pourquoi le Prophète ﷺ a dit : « Prenez garde ! La marchandise d’Allah est précieuse. Prenez garde ! La marchandise d’Allah est le Paradis. » [Rapporté par Al Tirmidhi (2450) qui l’a jugé bon]. ↩︎

  12. [C] Telle est la troisième marque de la santé du cœur : l’avarice de son détenteur envers son temps. L’avare de son temps ne le gaspille ni dans ce qui est sans profit, ni dans ce qui lui nuit, car le temps est à ses yeux précieux à l’extrême. Beaucoup de gens, pourtant, laissent leurs heures se perdre dans l’inutile, voire dans le nuisible. Le Prophète ﷺ a dit : « Deux bienfaits au sujet desquels beaucoup de gens sont dupés : la santé et le temps libre. » [Rapporté par Al Bukhari (6412)]. Tu trouves un homme en pleine santé, vigoureux et plein d’allant, mais son temps libre se dissipe dans ce qui ne lui profite pas ou dans ce qui lui nuit. Être avare de son temps, c’est donc veiller à l’employer dans ce qui est utile et profitable.

    [NDT] Ménager son temps engage plus qu’une discipline, et la Révélation en porte la marque la plus haute. Allah, exalté soit-Il, jure par le temps même : « Par le temps. Certes, l’homme est en perdition. Sauf ceux qui croient et accomplissent les œuvres bonnes, qui s’enjoignent mutuellement la vérité, et s’enjoignent mutuellement la patience. » [Sourate 103]. Ce serment divin souligne la préciosité de l’instant, car Allah ne jure que par ce qui est immense, tout en déclarant que l’homme court à sa perte. Le temps est ainsi le lieu où tout s’acquiert et où tout se brise. Abu Al Darda, qu’Allah l’agrée, rappelait cette condition au fils d’Adam : « Ô fils d’Adam, foule la terre de ton pied, car bientôt elle sera ton tombeau. Ô fils d’Adam, tu n’es qu’un assemblage de jours, et chaque jour qui s’en va, c’est une part de toi qui s’en va. Ô fils d’Adam, tu n’as cessé de vieillir depuis le jour où ta mère t’a enfanté. » [Rapporté par Al Bayhaqi dans Shu’ab Al Iman (n° 10663)]. De cette image, Ibn Al Qayyim, qu’Allah lui fasse miséricorde, dégage le principe : « Le connaissant est fils de son moment. S’il le dissipe, ses biens lui sont tous perdus, car tous les biens véritables ne naissent que du moment, et ce qui s’en dissipe ne se rattrape plus jamais. Le temps de l’homme, c’est en réalité sa vie. » [Al Da’ wa Al Dawa’ (p. 358)]. Que l’homme soit un « assemblage de jours » ou que son temps soit « sa vie », l’idée demeure : nul ne possède son temps, chacun est son temps. Ménager ses heures n’est donc pas une discipline accessoire, c’est préserver sa propre substance. Les jours ne font pas que passer, ils nous emportent par morceaux, et celui qui les dilapide se consume lui-même. ↩︎

  13. Rapporté par Ahmad (21590), authentifié par Al Albani dans Al Silsila Al Sahiha (404).

    [C] Telle est la quatrième marque de la santé du cœur : que la préoccupation du cœur soit une, ni dispersée, ni déchirée, ni morcelée. Une préoccupation unique : la Demeure dernière et la victoire par l’agrément d’Allah, glorifié et exalté. Le cœur sain est rassemblé sur ce souci. Il n’est pas éclaté en préoccupations pour des choses qui ne mènent à rien, ou qui portent en elles nuisance et perdition pour lui. Fait donc partie des marques de la santé du cœur que sa préoccupation soit une, et qu’elle soit en Allah : il voue son souci à Allah et délaisse tout le reste.

    [NDT] Ibn Al Qayyim, qu’Allah lui fasse miséricorde, a développé ce sens dans ses Fawaid, opposant le cœur à la préoccupation unique au cœur dispersé : « Lorsque le serviteur passe son matin et son soir sans autre préoccupation qu’Allah seul, Allah se charge de tous ses besoins et porte pour lui tout ce qui l’angoisse ; Il libère son cœur pour Son amour, sa langue pour Son rappel et ses membres pour Son obéissance. Mais s’il passe son matin et son soir avec ce bas-monde pour préoccupation, Allah le charge de ses soucis, de ses chagrins et de ses peines, et l’abandonne à lui-même. » [Al Fawaid (p. 121)]. Le cœur, en effet, ne demeure jamais vacant : tel un vide qui ne subsiste pas, il sera nécessairement occupé. Mais il n’a été créé que pour Allah seul, et rien hormis Son Tawhid, Lui vouer l’amour et l’adoration sans rien Lui associer, ne l’emplit véritablement. Tout autre objet ne fait que l’occuper sans jamais le combler. Telle est sa conclusion : « Quiconque se détourne de l’adoration d’Allah, de Son obéissance et de Son amour est éprouvé par l’adoration de la créature, son amour et son service. » La question n’est donc pas de savoir si le cœur aura une préoccupation dominante, mais laquelle. Et ce manque que nul autre qu’Allah n’épuise, il le dépeint ailleurs : « Il est dans le cœur un éparpillement que seul rassemble le retour à Allah, une désolation que seule dissipe l’intimité avec Lui […], et un dénuement que seuls comblent Son amour, le retour à Lui et le rappel constant de Lui : lui donnerait-on le bas-monde et tout ce qu’il contient, jamais ce dénuement ne serait comblé. » [Madarij Al Salikin (4/17)]. ↩︎

  14. [C] Telle est la cinquième marque de la santé du cœur : le soin que son détenteur porte à la sincérité, fondement de la religion, dans les paroles, les actes et les intentions. Il combat son âme, car l’âme se dérobe, et les brèches de la sincérité sont nombreuses, brèches de l’intention telles que l’ostentation visuelle ou auditive, la visée de ce bas-monde par l’œuvre, ou l’admiration de sa propre œuvre. Le détenteur du cœur sain lutte donc contre son âme d’une lutte constante pour fortifier la sincérité dans son cœur, afin que toutes ses œuvres soient vouées à Allah dans la pure sincérité.

    [NDT] De tous les combats du cœur, nul n’est plus rude que celui de la sincérité, et Sahl At Tustari, qu’Allah lui fasse miséricorde, en a dit la raison : « Rien n’est plus rude à l’âme que la sincérité, car elle n’y a aucune part. » [Ibn Rajab, Jami’ Al ‘Ulum wa Al Hikam (1/84)]. C’est pourquoi Sufyan Al Thawri, qu’Allah lui fasse miséricorde, disait : « Rien ne m’a été plus rude à combattre que mon intention, car elle ne cesse de se retourner contre moi. » [Abu Nu’aym, Hilyat Al Awliya (7/5)]. Yusuf ibn Asbat, qu’Allah lui fasse miséricorde, ajoutait : « Purifier l’intention de sa corruption est plus rude aux œuvrants que la longueur de l’effort. » [Ad Dinawari, Al Mujalasa wa Jawahir Al ‘Ilm (n° 1946)]. Et Yusuf ibn Al Husayn, qu’Allah lui fasse miséricorde, disait : « La chose la plus précieuse en ce monde est la sincérité, et combien je m’évertue à ôter l’ostentation de mon cœur, et la voilà qui y repousse sous une autre couleur. » [Al Qushayri, Ar Risala Al Qushayriyya (p. 362)]. Cette lutte est continuelle et ne se termine qu’avec la mort. En effet, le serviteur veille à vouer son intention à Allah seul avant d’œuvrer, la préserve de toute corruption tandis qu’il l’accomplit, puis, une fois achevée, il la défend de ce qui la guette encore, comme l’admiration de soi, l’amour de la louange et le plaisir de s’en vanter, qui en dévorent le fruit. La sincérité n’est pas un seuil que l’on franchit, mais un travail permanent du cœur pour qu’il s’oriente vers Allah seul, là où il trouvera vie et quiétude. Et plus il se détourne vers autre que Lui, plus l’angoisse l’étreint et la mort le gagne. ↩︎

  15. Rapporté par Abu Dawud (4985), authentifié par Al Albani dans Sahih Al Jami’ (7892). ↩︎

  16. Rapporté par Ahmad (12293) et Al Nassaï (3939), authentifié par Al Albani dans Sahih Al Jami’ (3124). ↩︎

  17. [C] Telle est la sixième marque mentionnée par l’imam Ibn Al Qayyim, qu’Allah lui fasse miséricorde : la vénération de la prière, en particulier des cinq prières prescrites, la connaissance de sa valeur et un soin extrême porté à son horaire, ses conditions, ses obligations, ses Sunan et ses convenances. Quand vient l’heure de la prière, le serviteur s’en réjouit et s’y lève avec entrain, heureux et comblé : il va se tenir devant son Seigneur en confident, en demandeur, en invocateur. Elle est pour lui intimité, fraîcheur de l’œil, repos du cœur et quiétude de l’âme : « Ceux qui ont cru, et dont les cœurs se tranquillisent à l’évocation d’Allah. Certes, c’est par l’évocation d’Allah que les cœurs se tranquillisent. » [Sourate 13, v.28]. Quelle différence entre celui qui dit « repose-nous par la prière » et y trouve son repos, et celui dont l’état proclame « repose-nous de la prière », parce qu’elle lui pèse : « Elle est certes lourde, sauf pour les humbles, qui ont la certitude de rencontrer leur Seigneur et de retourner à Lui seul. » [Sourate 2, v.45-46]. La prière est le repos des cœurs, la fraîcheur des yeux, l’intimité des âmes, le bonheur d’ici-bas et de l’au-delà. Cette marque est ainsi une balance quotidienne où l’homme se découvre lui-même : cinq fois par jour, il s’y pèse et y lit l’état de son cœur. C’est pourquoi les Salaf, qu’Allah leur fasse miséricorde, tenaient la prière pour une balance quotidienne. Par elle, on découvre aussi autrui. Que celui qui veut marier sa fille commence par interroger sur la prière : qu’il aille trouver les fidèles de la mosquée du quartier du prétendant et leur demande comment est untel dans la prière. S’ils répondent : « Nous ne le voyons à la mosquée que rarement, et au Fajr, nous ne l’y avons jamais vu », qu’il s’en écarte. J’ai lu un jour le récit d’un homme qui disait : « J’ai assisté à la conférence d’une personne qui parlait de l’Islam, et son discours m’a ébloui. J’ai voulu me rapprocher de lui et profiter de lui. Je me suis enquis de sa région et de son quartier, et je suis allé à sa mosquée pour la prière du Fajr. La prière achevée, j’ai demandé après lui. On me répondit qu’il n’était pas venu. Je dis : peut-être un empêchement, je reviendrai demain et après-demain. On me dit alors : ne l’attends pas, celui-là ne vient pas à la prière du Fajr. » C’est-à-dire qu’il ne sort pas de chez lui pour elle. Jadis, lorsqu’on voyageait pour recueillir le hadith, la première chose que l’on observait était la prière du transmetteur et son assiduité à la préserver. Car un homme peut détenir une science sans avoir d’œuvre : négligent dans l’œuvre, il ne tire aucun profit de sa science, surtout lorsque ce défaut va jusqu’au délaissement des obligations, les immenses obligations de la religion. La vénération de la prière et le soin qu’on lui porte comptent donc parmi les marques de la santé du cœur.

    [NDT] L’image de la prière comme balance est un sens que les Salaf ont exprimé en plusieurs paroles convergentes. Salman Al Farisi, qu’Allah l’agrée, disait : « La prière est une mesure : qui l’emplit pleinement, on la lui emplira pleinement, et qui la rogne, vous savez ce qu’Allah a dit des fraudeurs. » [Rapporté par Ibn Abi Shayba dans Al Musannaf (2996) et Al Bayhaqi dans Shu’ab Al Iman (3150)]. ‘Ali ibn Abi Talib, qu’Allah l’agrée, disait de même : « La prière est comme la mesure : qui l’emplit pleinement, on la lui emplit pleinement. » [Rapporté par Ibn ‘Abd Al Barr dans Al Istidhkar (1/67)]. Et ‘Umar ibn Al Khattab, qu’Allah l’agrée, ayant entendu un homme s’excuser d’avoir manqué la prière de ‘Asr, lui dit : « Tu as rogné », entendant qu’il avait rogné sur sa part de récompense. [Rapporté par Malik dans Al Muwatta (22)].

    [NDT] Ce que l’auteur rappelle ici de la pratique des anciens repose sur un principe qu’a formulé Muhammad ibn Sirin, qu’Allah lui fasse miséricorde : « Cette science est religion : regardez donc de qui vous prenez votre religion. » [Rapporté par Muslim dans l’introduction de son Sahih]. De ce principe découlait l’examen de l’homme avant de recevoir son hadith, et la prière y tenait la première place. Ibrahim An Nakha’i, qu’Allah lui fasse miséricorde, rapporte : « Lorsqu’ils venaient à un homme pour prendre [le hadith] de lui, ils regardaient sa conduite, sa tenue et sa prière, puis ils prenaient de lui. » [Rapporté par Ibn ‘Abd Al Barr dans At Tamhid (1/47)]. ↩︎

  18. [NDT] Allah, exalté soit-Il, a dit : « Prosterne-toi et rapproche-toi. » [Sourate 96, v.19]. Le verset lie ainsi indéfectiblement l’acte de la prosternation à la grâce du rapprochement. Le Prophète ﷺ confie à Abu Hurayra, qu’Allah l’agrée : « L’instant où le serviteur est le plus proche de son Seigneur, c’est lorsqu’il est en prosternation. Multipliez donc l’invocation. » [Rapporté par Muslim, Sahih, n° 482]. Il ﷺ précise encore, dans le hadith d’Ibn Abbas, qu’Allah les agrée tous deux : « Il m’a été défendu de réciter le Coran lors de l’inclinaison ou de la prosternation. Quant à l’inclinaison, exaltez-y le Seigneur, et quant à la prosternation, efforcez-vous-y dans l’invocation, car elle est toute digne d’être exaucée. » [Rapporté par Muslim, Sahih, n° 479]. Reste à entendre ce que cette proximité signifie, et le fruit qu’elle porte. Cheikh Al Islam Ibn Taymiyya, qu’Allah lui fasse miséricorde, en fixe d’abord le sens en la distinguant de toute proximité commune : « Cette proximité envers l’invocateur est une proximité particulière, non une proximité générale envers tout un chacun : Il est proche de celui qui L’invoque, proche de ceux qui L’adorent. » [Majmu’ Al Fatawa (15/17)]. De cette proximité particulière, certains savants ont tiré la prééminence de la prosternation sur tout autre acte de la prière. L’imam Ibn Rajab Al Hanbali, qu’Allah lui fasse miséricorde, en recueille le fruit : « La prosternation est l’acte le plus grand où apparaît l’abaissement du serviteur devant son Seigneur, exalté soit-Il. Le serviteur y place ce qu’il a de plus noble, de plus précieux et de plus élevé en réalité parmi ses membres, à l’endroit le plus bas qu’il puisse atteindre, le posant à terre, couvert de poussière. Il en résulte le brisement du cœur, son humilité et son effacement devant Allah, exalté soit-Il. C’est pourquoi la récompense du croyant qui agit de la sorte est qu’Allah, exalté soit-Il, le rapproche de Lui. » [Tafsir Ibn Rajab Al Hanbali (2/24)]. C’est par sa servitude que l’adorateur réalise la condition pour laquelle il a été créé : « Il n’est entre le Seigneur et le serviteur que la pure servitude : plus le serviteur la parfait, plus il est proche de Lui. Car Lui, exalté soit-Il, est Bon, Généreux, Bienfaisant : Il donne au serviteur ce qui lui convient. Plus grandit sa pauvreté envers Lui, plus il est riche. Plus grandit son abaissement devant Lui, plus il est honoré. » [Majmu’ Al Fatawa (5/237-238)].

    Pourtant, la prosternation véritable réside dans une articulation secrète : quand le corps s’incline, le cœur doit l’avoir devancé. La soumission possède deux versants : l’un, apparent, tient au geste des membres. L’autre, caché, relève de la disposition de l’âme, et le premier ne porte de fruit que par le second. Ibn Al Qayyim, qu’Allah lui fasse miséricorde, en pose le fondement : « Quiconque médite la Loi à ses sources et à ses dérivations sait l’attachement des actes des membres aux actes des cœurs, qu’ils ne profitent point sans eux, et que les actes des cœurs sont plus impératifs sur le serviteur que les actes des membres. » [Bada’i’ Al Fawa’id (3/1148)]. Il en livre l’image vivante, d’après un sage en qui Ibn Taymiyya reconnaît Sahl Al Tustari, qu’Allah lui fasse miséricorde [Majmu’ Al Fatawa (21/287)]. On lui demanda : « Le cœur se prosterne-t-il ? » Il répondit : « Oui, il se prosterne d’une prosternation dont il ne relève la tête qu’au Jour de la rencontre. Voilà la prosternation du cœur. » Ibn Al Qayyim conclut : « Le cœur que ce brisement n’a pas saisi n’est pas prosterné de la prosternation requise, et lorsque le cœur se prosterne devant Allah de cette prosternation suprême, tous les membres se prosternent avec lui. » [Madarij Al Salikin (2/48)]. Tandis que le corps s’abaisse et se relève, le cœur, sitôt qu’il a goûté à cette proximité, demeure en état de soumission. La prosternation devient alors l’acte même de la réforme intérieure. ↩︎

  19. [C] Certains disent, quand vient l’heure de la prière : « Allons prier et nous reposer », entendant par là se reposer de ce fardeau. Quelle différence entre celui qui prie pour se reposer de la prière, s’en libérer et en finir avec une charge qu’il juge pesante, et celui qui se rend à la mosquée rayonnant, heureux et comblé par cette immense obéissance ! Car la prière peut peser très lourd à certains, comme l’a dit le Prophète ﷺ : « La prière la plus pesante pour les hypocrites est celle de ‘Isha et celle du Fajr. » [Rapporté par Al Bukhari (657) et Muslim (651)]. L’un va à la mosquée en traînant les pieds, l’âme rétive, l’autre y va dans la joie : la prière est le repos des cœurs, la fraîcheur des yeux et l’intimité des âmes. Quant à celui qui se force, le cœur vide, il a pourtant du temps libre : que l’imam prolonge un tant soit peu la prière, le voilà excédé et il en souffre. Puis il sort, rencontre à la porte de la mosquée un ami cher qu’il n’avait pas vu depuis longtemps, et demeure debout une heure à converser avec lui sans en éprouver la moindre peine. C’est là une affaire qui renvoie au cœur. Aussi, comme il a précédé, la vénération de la prière et le grand soin qu’on lui porte comptent parmi les marques de la santé du cœur.

    [NDT] Si la prière est repos et non fardeau, c’est qu’elle détache le cœur du bas-monde et de ses soucis pour le rendre à son Seigneur. Elle est « le lieu de repos [du croyant] en ce bas-monde : il ne cesse d’être comme dans une prison et un espace étroit jusqu’à ce qu’il y entre et s’y repose par elle, non d’elle. » [Al Wabil Al Sayyib (p. 46)]. Ce repos se gagne par la constance, qu’Allah a jointe à la prière : « Cherchez secours dans la patience et la prière. » [Sourate 2, v.45]. Thabit Al Bunani, qu’Allah lui fasse miséricorde, l’a éprouvé : « J’ai lutté pour la prière vingt ans, puis j’en ai joui vingt ans. » [Rapporté par Abu Nu’aym dans Hilyat Al Awliya (2/321)]. Le fardeau ne tient donc pas à la prière, mais au cœur encore retenu par le bas-monde, qui n’a pas goûté le repos qu’elle offre. ↩︎

  20. [C] Ces contemplations qu’Ibn Al Qayyim, qu’Allah lui fasse miséricorde, expose à présent, il les a mentionnées dans une épître adressée à l’un de ses frères, épître immense et très profitable. Je me souviens que nous avons tenu des assises pour sa lecture. Ces six contemplations réunies dans le cœur attestent le grand soin que le serviteur porte à l’affaire de sa prière, son souci de la parfaire et de l’achever : par elles, il trouve aussi dans la prière le repos et la fraîcheur de l’œil. Je recommande à tous, après ce cours, de lire et relire ces contemplations des jours durant, jusqu’à ce qu’elles soient présentes dans le cœur et œuvrent dans l’âme : leur réalisation en deviendra aisée, par la permission d’Allah, glorifié et exalté. ↩︎

  21. [C] Telle est la première contemplation : la sincérité, fondement sur lequel repose la religion tout entière : « Il ne leur a été commandé, cependant, que d’adorer Allah, Lui vouant un culte exclusif » [Sourate 98, v.5], « C’est à Allah qu’appartient la religion pure » [Sourate 39, v.3]. La sincérité dans l’adoration et dans la prière est de l’accomplir limpide et pure, sans y vouloir d’autre qu’Allah, sans y rechercher d’autre que Sa face, glorifié et exalté. Le serviteur l’accomplit sans ostentation, sans la parer pour une créature, sans l’œuvrer pour quelque part de ce bas-monde : il l’accomplit en quête de la face d’Allah, sincère envers Lui. Ce qui l’y porte n’est pas une part des parts de ce bas-monde, mais la recherche de la face de son Seigneur, le Très-Haut.

    [NDT] Si la sincérité ouvre ces contemplations, c’est qu’elle est la condition même de l’acceptation : aucune œuvre, la prière en tête, n’est agréée sans elle. Allah, exalté soit-Il, rejette l’œuvre qu’on Lui associe, comme dans le hadith qudsi : « Je suis le plus dispensé de toute association : quiconque accomplit une œuvre où il M’associe un autre, Je la délaisse, elle et son association. » [Rapporté par Muslim (2985)]. Et le Prophète ﷺ a dit : « Allah n’accepte de l’œuvre que ce qui Lui est voué purement et par quoi on recherche Sa face. » [Rapporté par Al Nassaï (3140), jugé bon par Al Albani dans Sahih Al Jami’ (1856)]. La sincérité précède donc toutes les autres stations, car elle est la porte par laquelle l’œuvre est reçue ou repoussée. ↩︎

  22. [C] La deuxième contemplation est celle de la véracité et du dévouement loyal. Entre la véracité et la sincérité, rencontrée dans la première contemplation, il y a une différence : chacune des deux est un Tawhid. La première est le Tawhid de l’Adoré, Celui que vise l’œuvre : c’est la sincérité. La seconde est le Tawhid de la résolution, par le rassemblement de la résolution sur une visée unique : que le serviteur libère son cœur pour Allah dans la prière, y déploie tout son effort dans son élan vers Allah, y rassemble son cœur et l’accomplisse de la plus belle et de la plus parfaite des manières, dans son apparence comme dans son for intérieur. Telle est la réalité de la véracité dans la prière.

    [NDT] La sincérité veut que le serviteur ne recherche que Lui, sans Lui adjoindre aucune autre fin. La véracité veut qu’il s’y donne tout entier, sans que sa résolution se disperse. C’est la distinction qu’établit Ibn Al Qayyim, qu’Allah lui fasse miséricorde : « La sincérité est que le Recherché ne soit pas multiple, et la véracité que la quête ne soit pas divisée. La réalité de la sincérité est ainsi le Tawhid du Recherché, et celle de la véracité le Tawhid de la quête et de la volonté. Et toutes deux ne portent leur fruit que par la pure soumission au suivi du Messager ﷺ. » [Madarij Al Salikin (2/357)]. Sur eux repose le Tawhid de l’adoration : « La véracité et la sincérité sont les deux piliers de ce Tawhid, comme les deux assises d’un édifice. La réalité de la sincérité est le Tawhid du Voulu, que ne concurrence nul autre. La véracité est le Tawhid de la volonté : déployer l’effort, sans paresse ni nonchalance. » [Al Kafiya Ash Shafiya (p. 188)]. ↩︎

  23. [C] Cette troisième contemplation compte parmi ce qui parfait la prière et l’achève : la contemplation du suivi et de l’imitation, afin que tous les actes de la prière soient conformes à la guidée du Messager ﷺ, lui qui a dit : « Priez comme vous m’avez vu prier » [Rapporté par Al Bukhari (631)], et qui a dit dans l’autre hadith : « Quiconque accomplit une œuvre qui n’est pas conforme à notre ordre, elle est rejetée. » [Rapporté par Muslim (1718)]. Si l’homme introduisait dans sa prière un acte sans fondement, cet acte serait rejeté et ne serait pas accepté de lui, que ce soit dans les évocations de la prière, ses caractéristiques, ses actes ou autres. C’est pourquoi la contemplation du suivi et de l’imitation du noble Messager ﷺ compte parmi les contemplations immenses de la prière complète et parfaite, celle qui est fraîcheur de l’œil et repos de l’âme.

    [NDT] Le suivi du Messager ﷺ est le second des deux fondements de toute œuvre agréée, le premier étant la sincérité, objet de la première contemplation. Cheikh Al Islam Ibn Taymiyya, qu’Allah lui fasse miséricorde, les réunit : « Son adoration requiert deux fondements : Lui vouer la religion en pur, et se conformer à l’ordre qu’Il a transmis par Ses messagers. » [Al Tadmuriyya (p. 232)]. Allah les a joints dans Sa parole : « Que celui qui espère la rencontre de son Seigneur accomplisse une œuvre bonne et n’associe personne dans l’adoration de son Seigneur. » [Sourate 18, v.110]. ↩︎

  24. [C] Telle est la quatrième contemplation : la contemplation de l’Ihsan, au sujet de laquelle vient la parole du Prophète ﷺ lorsque Jibril lui demanda de l’informer sur l’Ihsan : « Que tu adores Allah comme si tu Le voyais, et si tu ne Le vois pas, Lui te voit. » Cette contemplation, telle qu’Ibn Al Qayyim, qu’Allah lui fasse miséricorde, l’exprime, est la contemplation de la Muraqabah : quand le serviteur prie, il garde la conscience du regard d’Allah et se porte de tout son cœur vers Lui, œuvrant à parfaire sa prière et à l’achever, car l’Ihsan est l’application et l’excellence dans l’œuvre : « Certes, Allah est avec ceux qui L’ont craint avec piété et ceux qui sont bienfaisants. » [Sourate 16, v.128]

    [NDT] L’expression « que le serviteur adore Allah comme s’il Le voyait » reprend mot pour mot la définition prophétique de l’Ihsan, telle que le Prophète ﷺ l’énonça lorsque Jibril, dépêché sous l’apparence d’un homme, l’interrogea sur les degrés de la religion : « Que tu adores Allah comme si tu Le voyais, et si tu ne Le vois pas, Lui te voit. » Le Prophète ﷺ révéla ensuite à ses compagnons : « Cet homme était Jibril, venu vous enseigner votre religion. » [Rapporté par Al Bukhari, Sahih, n° 50, et Muslim, Sahih, n° 8]. L’imam Al Nawawi, qu’Allah lui fasse miséricorde, en souligne la portée concrète : « Cette parole est de celles, brèves, dont le sens contenu déborde l’enveloppe. Représentons-nous un homme adorant Allah en Le voyant de ses propres yeux : il ne négligerait rien de la soumission, de l’humilité, de la beauté de la posture ni du recueillement intérieur. Tout son être serait voué à la perfection de cette adoration. C’est précisément ce qui est requis : adorer Allah en tout état tel qu’on le ferait en Le voyant. Car cette intensité, propre à l’état de vision, naît de la conscience d’être observé. Or cette conscience subsiste même en l’absence de vision, et il convient d’agir selon ses exigences. La parole exhorte ainsi à la sincérité dans l’adoration et à la conscience permanente du regard de son Seigneur. » [Sharh Sahih Muslim (1/157)]. L’imam Ibn Rajab Al Hanbali, qu’Allah lui fasse miséricorde, dévoile les deux stations qui s’étagent dans cette parole : « L’Ihsan, le Prophète ﷺ l’a interprété par la pénétration de la vue intérieure dans le monde invisible, jusqu’à ce que la nouvelle devienne, pour le regard du cœur, semblable à la vision directe. Voilà le plus haut des degrés de la foi. L’aboutissement de cette station est que le croyant adore son Seigneur comme s’il Le voyait par son cœur, présent à cette vision par son intuition et sa pensée. S’il n’y parvient pas, il accède à une autre station : celle d’adorer Allah dans la pleine conscience qu’Allah le voit, qu’Il embrasse son secret comme son apparent, et que rien ne Lui est caché. Certains Salaf l’ont dit : “Celui qui œuvre pour Allah par la contemplation est un connaissant, et celui qui œuvre par la conscience d’être contemplé par Lui est un sincère.” Voilà donc deux stations : la Muraqabah, où le serviteur se sait perpétuellement sous le regard d’Allah, degré inférieur de l’Ihsan, et au-dessus, la Mushahadah, où le cœur lui-même voit. » [Fath Al Bari d’Ibn Rajab (1/211)]. L’imam Ibn Al Qayyim, qu’Allah lui fasse miséricorde, parachève l’ascension en plaçant cette double station au faîte de la vie spirituelle : « L’Ihsan est la moelle de la foi, son esprit et sa perfection. Cette station embrasse toutes les autres. Toutes y sont contenues et tout ce qui a été mentionné avant elle en fait partie. » [Madarij Al Salikin (3/263)]. Il ajoute, scellant la portée de cette élévation : « Cette contemplation est le témoignage même de la station de l’Ihsan. Il n’est pour le serviteur, en ce bas-monde, aucune contemplation plus haute. Si une station supérieure existait, le Prophète ﷺ l’aurait mentionnée à Jibril, et Jibril l’aurait interrogé à son sujet, car le Prophète ﷺ a rassemblé tous les degrés de la religion en l’Islam, l’Iman et l’Ihsan. » [Madarij Al Salikin (2/291)]. Ce que l’auteur propose ici à l’âme du serviteur, au sein de cette quatrième contemplation de la prière, n’est donc pas une vertu morale parmi d’autres. C’est une ascension vers la cime de la religion, où ne règne plus seulement le sentiment d’être vu, mais la vision d’Allah Lui-même par le cœur. Et le mérite ne tient pas à la seule forme apparente de l’acte : deux prières en tout point semblables peuvent receler un écart de récompense immense, selon la présence du cœur sous le regard d’Allah. Les fruits de la prière, comme l’explique Ibn Al Qayyim, qu’Allah lui fasse miséricorde, « échappent [au serviteur distrait] par la perte de la présence et du recueillement ; deux hommes peuvent se tenir au même rang, et il y a entre leurs deux prières comme la distance entre le ciel et la terre » [Madarij Al Salikin (2/208)]. ↩︎

  25. [C] La cinquième contemplation est celle de la grâce : la grâce qu’Allah fait au serviteur de lui avoir accordé la réussite et de l’avoir honoré en le plaçant parmi les gens de la prière et ceux qui la préservent. C’est là la grâce d’Allah et Sa faveur : « Mais Allah vous a fait aimer la foi et l’a embellie dans vos cœurs, et vous a fait détester la mécréance, la perversité et la désobéissance. Ceux-là sont les bien dirigés. C’est là en effet une grâce d’Allah et un bienfait. Allah est Omniscient et Sage. » [Sourate 49, v.7-8]. Et Il a dit, exalté soit-Il : « Et n’eussent été la grâce d’Allah envers vous et Sa miséricorde, nul d’entre vous n’aurait jamais été pur. Mais Allah purifie qui Il veut. » [Sourate 24, v.21]. Le serviteur contemple donc la grâce et ne porte pas sur lui-même un regard d’admiration, se disant : me voilà homme de résolution et d’ardeur, bien loin de la paresse et de ses semblables. Il ne regarde pas vers sa personne, mais vers la réussite venue d’Allah et Sa grâce : c’est Allah, glorifié et exalté, qui l’a honoré en lui donnant de veiller ainsi sur la prière. Il n’est musulman que parce qu’Allah a fait de lui un musulman, et il n’est de ceux qui prient que parce qu’Allah a fait de lui un homme de prière. La preuve du premier est l’invocation d’Ibrahim Al Khalil, sur lui la paix : « Notre Seigneur ! Fais de nous deux des soumis à Toi, et de notre descendance une communauté soumise à Toi » [Sourate 2, v.128]. La preuve du second est sa parole : « Seigneur ! Fais que j’accomplisse assidûment la prière, ainsi qu’une partie de ma descendance » [Sourate 14, v.40]. Car l’homme n’est de ceux qui prient que si Allah le place parmi les gens de la prière : il contemple alors la grâce d’Allah sur lui et Sa faveur, de l’avoir placé parmi les gens de la prière et de lui avoir accordé de l’accomplir et de la préserver.

    [NDT] Cette contemplation appelle le serviteur à remercier Allah pour des grâces qui ne sauraient être dénombrées, tant elles sont multiples et omniprésentes : « Et si vous comptiez les bienfaits d’Allah, vous ne sauriez les dénombrer » [Sourate 16, v.18]. Or cette reconnaissance est elle-même un bienfait d’Allah, qui appelle donc à son tour le remerciement. Ainsi un seul bienfait ne peut être remercié sans que ce remerciement ne devienne lui-même un bienfait nouveau, lequel réclame un nouveau remerciement, et ainsi sans fin. Ibn Al Qayyim, qu’Allah lui fasse miséricorde, a dit : « Toute grâce vient d’Allah seul, jusqu’au remerciement lui-même qui est une grâce de Sa part : nul ne peut Le remercier que par Sa grâce, et son remerciement est encore un bienfait de Lui sur lui. » [Shifa Al ‘Alil (1/130)]. Cette boucle ne se referme jamais : le serviteur déploie son remerciement autant qu’il le peut, sachant qu’il ne s’acquittera jamais pleinement de sa dette et reconnaissant son impuissance à l’honorer. Tel est le sens par lequel l’imam Al Shafi’i, qu’Allah lui fasse miséricorde, ouvre son épître Al Risalah (p.7-8): « Louange à Allah dont nul de Ses bienfaits ne peut être remercié que par un bienfait nouveau venu de Lui, lequel, par l’acquittement même du remerciement de Ses bienfaits passés, fait naître un bienfait nouveau dont le serviteur doit à son tour s’acquitter par le remerciement. » ↩︎

  26. Épître d’Ibn Al Qayyim à l’un de ses frères (p. 37).

    [C] La sixième contemplation, et c’est une contemplation très importante : la contemplation de l’insuffisance. Après avoir reçu la grâce de parfaire les cinq contemplations précédentes, et avec tout cela, le serviteur se voit insuffisant, n’ayant pas accompli l’adoration comme il se doit, à l’image de ce qu’Allah, glorifié et exalté, dit des croyants accomplis dans la sourate Les Croyants : « Et ceux qui donnent ce qu’ils donnent, tandis que leurs cœurs sont pleins de crainte à la pensée qu’ils doivent retourner à leur Seigneur. » [Sourate 23, v.60]. Le sens : ils accomplissent ce qu’ils accomplissent d’obéissances, prière, jeûne, aumône et autres, le cœur plein de crainte qu’elles ne soient pas acceptées, car chacun d’eux se voit insuffisant. ‘Aisha, la mère des croyants, qu’Allah l’agrée, interrogea le Messager d’Allah ﷺ sur ce verset : « Est-ce celui qui fornique, vole et boit du vin, en craignant d’être châtié ? » Il répondit : « Non, ô fille du Véridique. C’est l’homme qui prie, jeûne et fait l’aumône, en craignant que cela ne soit pas accepté de lui. » [Rapporté par Ahmad (25705) et Ibn Majah (4198), authentifié par Cheikh Al Albani dans Al Silsila Al Sahiha (n° 162)]. C’est là une contemplation importante. C’est pourquoi il nous a été légiféré de demander pardon à Allah aussitôt après le salut final de la prière : le serviteur ressent le manque, la prière s’est achevée sans qu’il l’ait parfaite ni achevée, il se sent insuffisant et demande pardon à son Seigneur, Lui demandant, glorifié et exalté, de lui pardonner.

    [NDT] Ces deux dernières contemplations, la grâce d’Allah [المنّة] et l’aveu de sa propre insuffisance [التقصير], sont les deux ailes du cheminement vers Allah, hors desquelles le serviteur ne peut s’élever. Ibn Al Qayyim, qu’Allah lui fasse miséricorde, écrit : « Le connaissant chemine vers Allah entre ces deux ailes, il ne peut avancer que par elles, et dès que l’une vient à lui manquer, il est tel l’oiseau qui a perdu une de ses ailes. » Il reprend en cela la parole de l’imam Abu Isma’il Al Harawi, qu’Allah lui fasse miséricorde : « Le connaissant chemine vers Allah entre la contemplation de la grâce et l’examen du défaut de l’âme et de l’œuvre. » Le Prophète ﷺ les avait réunies dans la formule maîtresse de demande de pardon, lorsque le serviteur joint l’aveu du bienfait reçu à celui du péché commis : « Je reconnais Ton bienfait sur moi et je reconnais mon péché » [Rapporté par Al Bukhari (6323), d’après Shaddad Ibn Aws]. Car la contemplation de la grâce fait naître l’amour, la louange et la gratitude envers le Dispensateur des bienfaits, et l’examen du défaut fait naître l’humilité, le brisement, le sentiment du besoin et le repentir de chaque instant. [Al Wabil Al Sayyib (p. 10-11)]. ↩︎

Le Tawhid avant tout