Chaque nuit de Ramadan, un héraut d’Allah lance un appel aux serviteurs d’Allah jeûneurs : « Ô toi qui recherches le bien, accours ! Ô toi qui recherches le mal, cesse ! »1. Cet appel constitue un puissant stimulant et un élan vigoureux qui pousse les gens de foi à rivaliser dans les bonnes œuvres et à se détourner des maux et des interdits. Les gens de foi, même s’ils n’entendent pas cet appel de leurs propres oreilles durant les nuits bénies de Ramadan, ont la certitude de sa survenue, car celui qui les en a informés est le Véridique dont la véracité est attestée2, celui qui ne prononce rien sous l’effet de la passion ﷺ.
Nous avons précédemment évoqué l’importance de rivaliser dans les bonnes œuvres et de s’empresser vers les actes d’obéissance en ce mois éminent et cette saison bénie, où les portes du bien et ses voies foisonnent. C’est aussi une saison grandiose pour délaisser les désobéissances et s’éloigner des péchés, en raison de la perdition qui découle de leur accomplissement, et des fautes et fardeaux que récolte celui qui les commet, s’attirant par là l’aversion et le châtiment du Puissant, du Contraignant, en particulier en ce mois noble et cette saison grandiose, mois des actes d’obéissance. C’est un mois pour rectifier la conduite et la trajectoire que l’homme suivait, c’est un mois de repentir et de retour à Allah, une saison pour multiplier les actes d’obéissance et y persévérer pour celui qui cheminait déjà sur la droiture avant son entrée. Comment donc, malgré cela, certaines personnes persistent-elles à s’enfoncer dans la désobéissance et à s’enliser dans la transgression, même en ce mois grandiose, mois de l’obéissance et du pardon ! Ceux-là et leurs semblables sont ceux que vise l’appel du hadith : « Ô toi qui recherches le mal, cesse ! », c’est-à-dire : repens-toi à Allah et délaisse le mal et la transgression dans lesquels tu te trouves, de peur de regretter tes méfaits en ce mois. Rattrape la situation avant qu’il ne soit trop tard, car il se peut que ta fin soit scellée sur ce que tu es maintenant, ou qu’un croyant touché par ton mal et lésé par ton tort invoque contre toi, et que cette invocation devienne cause de ta perdition et de ton malheur dans les deux demeures, ou que ce mois s’achève et s’en aille alors que tu n’as fait que t’éloigner davantage d’Allah. Quelle amère déception pour celui dont tel est le sort au sortir de ce mois béni !
Le mal dans son intégralité est proscrit en tout temps et en toute occasion, que son préjudice concerne soi-même ou les autres créatures d’Allah, qu’il soit parole de la langue, acte des membres ou chose blâmable que le cœur recèle, qu’il soit lu, vu ou entendu. Allah, Exalté soit-Il, dit (dans le sens rapproché) :
« Dis : “Mon Seigneur n’a interdit que les turpitudes, apparentes ou cachées, le péché, la transgression sans droit, d’associer à Allah ce pour quoi Il n’a fait descendre aucune autorité, et de dire sur Allah ce que vous ne savez pas.” » [Sourate 7, v.33]
Ibn Al Qayyim, qu’Allah lui fasse miséricorde, a dit : « Les fondements de tous les péchés, grands et petits, sont au nombre de trois3 : l’attachement du cœur à autre qu’Allah, l’obéissance à la faculté colérique, et l’obéissance à la faculté concupiscente. Ce sont le Shirk, l’injustice et les turpitudes. Le comble de l’attachement à autre qu’Allah est le Shirk, à savoir invoquer avec Lui une autre divinité. Le comble de l’obéissance à la faculté colérique est le meurtre. Le comble de l’obéissance à la faculté concupiscente est la fornication. C’est pourquoi Allah, Pureté à Lui, a réuni les trois dans Sa parole : “Et ceux qui n’invoquent pas d’autre divinité avec Allah, ne tuent pas la vie qu’Allah a rendue sacrée, sauf de droit, et ne forniquent pas.” [Sourate 25, v.68] Ces trois s’appellent les uns les autres. Le Shirk appelle à l’injustice et aux turpitudes, tout comme la sincérité et le Tawhid en préservent celui qui s’y attache. Allah, Exalté soit-Il, dit : “C’est ainsi que Nous avons écarté de lui le mal et la turpitude. Il était certes de Nos serviteurs sincères.” [Sourate 12, v.24] Le mal, c’est l’amour passionnel, et la turpitude, c’est la fornication. De même, l’injustice appelle au Shirk et à la turpitude, car le Shirk est la plus grande des injustices, tout comme le Tawhid est la plus juste des justices. La justice est la compagne du Tawhid, et l’injustice est la compagne du Shirk. C’est pourquoi Il, Pureté à Lui, réunit les deux. Quant au premier, c’est dans Sa parole : “Allah atteste, ainsi que les anges et les gens de science, qu’il n’y a de divinité en droit d’être adoré que Lui, le Mainteneur de la justice.” [Sourate 3, v.18] Quant au second, c’est comme Sa parole, Exalté soit-Il : “Le Shirk est certes une immense injustice.” [Sourate 31, v.13] Et la turpitude appelle au Shirk et à l’injustice, surtout lorsque son désir se renforce au point de ne pouvoir être assouvi que par une forme d’injustice et le recours à la magie et aux shaytans. Allah, Pureté à Lui, a réuni la fornication et le Shirk dans Sa parole : “Le fornicateur n’épouse qu’une fornicatrice ou une associatrice, et la fornicatrice n’est épousée que par un fornicateur ou un associateur. Cela a été interdit aux croyants.” [Sourate 24, v.3] Ces trois s’entraînent mutuellement et s’ordonnent mutuellement. C’est pourquoi plus le cœur est faible en Tawhid et grand en Shirk, plus il est enclin à la turpitude, à l’attachement aux images et à l’amour passionné pour elles. Dans le même sens, Il dit, Exalté soit-Il : “Tout ce qui vous a été donné n’est que jouissance de la vie d’ici-bas, et ce qui est auprès d’Allah est meilleur et plus durable pour ceux qui ont cru et qui placent leur confiance en leur Seigneur, et ceux qui évitent les grands péchés et les turpitudes et qui, lorsqu’ils sont en colère, pardonnent.” [Sourate 42, v.36-37] Il a fait savoir que ce qui est auprès de Lui est meilleur pour celui qui a cru en Lui et placé sa confiance en Lui, c’est le Tawhid. Puis Il a dit : “Et ceux qui évitent les grands péchés et les turpitudes”, c’est l’évitement de ce qu’appelle la faculté concupiscente. Puis Il a dit : “Et qui, lorsqu’ils sont en colère, pardonnent”, c’est l’opposition à la faculté colérique. Il a ainsi réuni le Tawhid, la chasteté et la justice, qui sont le creuset de tout bien. »4
Le Messager ﷺ multipliait les demandes de refuge auprès d’Allah contre les maux et les péchés, et exhortait à en faire de même. Il ﷺ disait notamment dans la Khutbat Al Hajah5 : « Certes, les louanges appartiennent à Allah, nous implorons Son aide et Son pardon, et nous cherchons refuge auprès d’Allah contre les maux de nos âmes et les méfaits de nos actes. »6 De même, comme il a été mentionné précédemment, le Prophète ﷺ a enseigné à Abu Bakr Al Siddiq, qu’Allah l’agrée, de prononcer au matin et au soir : « Je cherche refuge auprès de Toi contre le mal de mon âme et contre le mal du shaytan et son Shirk. »7
Le musulman doit savoir que délaisser le mal, les péchés et les désobéissances procure des fruits et des bienfaits qu’aucun homme ne saurait dénombrer ni aucune langue exprimer. Ibn Al Qayyim, qu’Allah lui fasse miséricorde, a dit : « Pureté à Allah, Seigneur des mondes ! S’il n’y avait dans l’abandon des fautes et des désobéissances que la préservation de la noblesse de caractère, la protection de l’honneur, la sauvegarde du prestige, la préservation des biens qu’Allah a établis comme piliers des intérêts d’ici-bas et de l’au-delà, l’amour des créatures et la crédibilité de sa parole parmi eux, le bon ordre de la vie, le repos du corps, la vigueur du cœur, la sérénité de l’âme, la félicité du cœur, l’épanouissement de la poitrine, l’abri des frayeurs des pervers et des débauchés, la diminution du souci, de l’affliction et de la tristesse, la noblesse de l’âme qui la préserve de supporter l’humiliation, la protection de la lumière du cœur contre l’extinction par les ténèbres de la désobéissance, une issue là où les débauchés et les désobéissants se trouvent acculés, la subsistance facilitée d’où il ne l’attend pas, la facilité dans ce qui est ardu pour les pervers et les désobéissants, l’aisance dans l’obéissance, l’accès aisé au savoir, le bel éloge des gens, l’abondance des invocations en sa faveur, la grâce dont se pare son visage, la vénération déposée pour lui dans les cœurs des gens, le secours des gens et leur protection lorsqu’il est lésé ou opprimé, leur défense de son honneur lorsqu’un médisant le calomnie, l’exaucement prompt de son invocation, la dissipation de l’isolement qui le séparait d’Allah8, la proximité des anges et l’éloignement des shaytans parmi les hommes et les djinns, l’empressement des gens à le servir et satisfaire ses besoins, leur quête de son affection et de sa compagnie, l’absence de crainte de la mort, bien au contraire il s’en réjouit car il y voit la venue vers son Seigneur, la rencontre avec Lui et le retour vers Lui, la petitesse de ce monde dans son cœur et la grandeur de l’au-delà à ses yeux, son aspiration au grand royaume et à l’immense victoire qui s’y trouvent, le goût de la douceur de l’obéissance et la perception de la douceur de la foi9, l’invocation des porteurs du Trône et des anges qui l’entourent pour lui, la joie des anges scribes à son égard et leurs invocations incessantes pour lui, le surcroît de raison, de compréhension, de foi et de connaissance, l’amour d’Allah, Son attention et Sa joie face à son repentir. C’est ainsi qu’Allah le rétribue par une joie et un bonheur auxquels sa joie dans la désobéissance ne saurait se comparer en quoi que ce soit. Voilà quelques effets de l’abandon des désobéissances en ce monde. Lorsqu’il meurt, les anges l’accueillent avec la bonne nouvelle de la part de son Seigneur : le Paradis, et l’assurance qu’il n’aura ni crainte ni tristesse. Il passe de la prison du monde et de son étroitesse à un jardin parmi les jardins du Paradis où il jouira des délices jusqu’au Jour de la Résurrection. Lorsque survient le Jour de la Résurrection, les gens sont dans la chaleur et la sueur tandis qu’il est à l’ombre du Trône. Lorsqu’ils quittent la présence d’Allah, il est emmené à droite avec les alliés pieux d’Allah et Son parti victorieux. “C’est là la grâce d’Allah qu’Il donne à qui Il veut, et Allah est Détenteur de l’immense grâce.” [Sourate 57, v.21] »10
Ô Allah, préserve-nous par l’Islam debout, préserve-nous par l’Islam assis, préserve-nous par l’Islam allongé, et ne donne pas aux ennemis ni aux envieux l’occasion de se réjouir de notre malheur. Ô Allah, nous Te demandons tout bien dont les trésors sont entre Tes mains, et nous cherchons refuge auprès de Toi contre tout mal dont les trésors sont entre Tes mains.
Écrit par : Cheikh ‘Abd Al Razzaq Al Badr
Traduit par : Azwaw Abu ‘Abd Al Razzaq
Rapporté par Al Tirmidhi (682) et Ibn Majah (1642). ↩︎
[NDT] L’emploi par l’auteur de cette expression est significatif : il suit en cela la méthodologie des Compagnons pour appuyer la véracité de ce que rapporte le Prophète ﷺ sur les réalités de l’invisible, comme l’a fait Ibn Mas’ud, qu’Allah l’agrée, dans le célèbre hadith sur la création : « Le Messager d’Allah ﷺ (le Véridique dont la véracité est attestée) nous a rapporté : “La création de l’un de vous est rassemblée dans le ventre de sa mère quarante jours, puis il est un caillot de sang durant une période similaire, puis un morceau de chair durant une période similaire. Puis Allah envoie un ange à qui il est ordonné quatre paroles, et il lui est dit : écris son œuvre, sa subsistance, son terme, et s’il sera malheureux ou bienheureux. Puis l’âme lui est insufflée.” » [Al Bukhari n° 3208, Muslim n° 2643]. De même ici, le héraut qui appelle chaque nuit de Ramadan est une réalité de l’invisible que les croyants ne perçoivent pas de leurs oreilles, mais qu’ils acceptent avec certitude sur l’autorité de celui dont la véracité sur l’invisible a été confirmée. L’auteur enchaîne d’ailleurs avec une allusion au verset : « Il ne prononce rien sous l’effet de la passion. Ce n’est rien d’autre qu’une révélation inspirée. » [Sourate 53, v.3-4], renforçant l’idée que toute parole prophétique, y compris celle concernant ce héraut, procède de la Révélation divine. « Sadiq » (participe actif) désigne celui qui est véridique dans ses propos, et « Masduq » (participe passif) celui dont la véracité est confirmée par ce qui lui parvient de la Révélation [Sharh Sahih Muslim, Al Nawawi (16/190)]. Al Tibi a précisé que cette proposition est une incise grammaticale (I’tiradiyyah), et non un complément d’état : la véracité n’est pas liée à une circonstance particulière, mais est un attribut permanent, « de sa nature et de sa constante » [‘Umdat Al Qari, Al ‘Ayni (15/130)]. ↩︎
[NDT] Cette analyse des péchés selon les trois facultés de l’âme se retrouve déjà chez Al Razi, qu’Allah lui fasse miséricorde, dans son commentaire de ce même verset : « Dis : “Mon Seigneur n’a interdit que les turpitudes, apparentes ou cachées, le péché, la transgression sans droit, d’associer à Allah…” » [Sourate 7, v.33]. Il y a identifié les corruptions des trois forces de l’âme : « Les forces qui gouvernent le corps de l’homme sont au nombre de trois : la force rationnelle, la force colérique et la force concupiscente. La corruption de la force rationnelle est la mécréance et l’innovation…, la corruption de la force colérique est le meurtre et la colère…, et la corruption de la force concupiscente est la fornication… » [Mafatih Al Ghayb (9/528)]. Ibn Taymiyya, qu’Allah lui fasse miséricorde, a approfondi cette analyse à partir du verset : « Et ceux qui n’invoquent pas d’autre divinité avec Allah, ne tuent pas la vie qu’Allah a rendue sacrée, et ne forniquent pas. » [Sourate 25, v.68] et du hadith d’Ibn Mas’ud, qu’Allah l’agrée : « J’ai dit : “Ô Messager d’Allah, quel péché est le plus grave ?” Il a dit : “Que tu donnes à Allah un rival alors qu’Il t’a créé.” J’ai dit : “Puis lequel ?” Il a dit : “Que tu tues ton enfant par crainte qu’il ne mange avec toi.” J’ai dit : “Puis lequel ?” Il a dit : “Que tu forniques avec la femme de ton voisin.” » [Al Bukhari n° 6811, Muslim n° 86]. Il a rattaché chaque péché à un niveau de la nature : la force concupiscente, que l’homme partage avec le bétail, attire vers les plaisirs, et sa corruption engendre la fornication. La force colérique, qu’il partage avec les fauves, repousse ce qui nuit, et sa corruption engendre le meurtre. Quant à la force intellectuelle, il la qualifie d’« humaine » (الإنسانية), car elle est propre à l’homme et le distingue de l’animal, et sa corruption engendre la mécréance, le péché le plus grave : « La mécréance est une transgression et une corruption dans la force intellectuelle humaine, le meurtre une transgression et une corruption dans la force colérique, et la fornication une transgression et une corruption dans la force concupiscente. » [Majmu’ Al Fatawa (15/428)]. Son élève Ibn Al Qayyim a prolongé cette réflexion dans le passage cité ici en réunissant ces preuves et en y ajoutant une dimension que l’on ne trouve pas chez ses prédécesseurs : ces trois catégories ne sont pas cloisonnées mais s’appellent mutuellement, chacune conduisant aux deux autres, comme il l’illustre par de multiples preuves coraniques. Et Allah est plus savant. ↩︎
Al Fawa’id d’Ibn Al Qayyim (p. 116-118). ↩︎
[NDT] La Khutbat Al Hajah (خطبة الحاجة), littéralement « le sermon du besoin », est l’introduction par laquelle le Prophète ﷺ ouvrait ses sermons, ses leçons et ses allocutions lors des occasions importantes. Elle est rapportée par Ibn Mas’ud, qu’Allah l’agrée, qui a dit : « Le Messager d’Allah ﷺ nous a enseigné la Khutbat Al Hajah » [Al Nassai n° 1404, Abu Dawud n° 2118, Al Tirmidhi n° 1105, Ibn Majah n° 1892]. Elle est appelée ainsi car elle était prononcée à l’occasion des besoins et des affaires importantes, comme le mariage, les sermons du vendredi et les enseignements. Al Albani, qu’Allah lui fasse miséricorde, lui a consacré un ouvrage intitulé Khutbat Al Hajah dans lequel il a rassemblé ses voies de transmission et établi qu’elle est la Sunnah à suivre pour ouvrir les discours importants. Ibn Al Qayyim, qu’Allah lui fasse miséricorde, a relevé dans Ighathat Al Lahfan une particularité remarquable de cette khutba : le Coran ordonne la demande de refuge contre le shaytan dans de multiples versets et lui consacre même une sourate entière (Sourate Al Nas), mais il n’ordonne nulle part la demande de refuge contre l’âme : celle-ci n’apparaît que dans la Sunnah, précisément dans cette Khutbat Al Hajah. Il en a expliqué la sagesse : « Le mal de l’âme et sa corruption naissent de ses insufflations, car elle est sa monture, le siège de son secret et le lieu de son obéissance. Allah a ordonné de chercher refuge contre lui lors de la récitation du Coran et en d’autres circonstances, en raison du besoin impérieux de s’en protéger, mais Il n’a ordonné la demande de refuge contre l’âme en aucun endroit. La demande de refuge contre son mal n’est venue que dans la Khutbat Al Hajah. » [Ighathat Al Lahfan (1/155-156)]. Le hadith d’Abu Bakr, qu’Allah l’agrée, que l’auteur cite juste après, réunit les deux dans une seule invocation : la demande de refuge contre le mal de l’âme et contre le mal du shaytan. ↩︎
Rapporté par Al Tirmidhi (1105). ↩︎
[NDT] L’auteur a consacré un développement à ce hadith dans l’article « L’intégrité des cœurs et des langues », où il a montré que cette invocation renferme la recherche de la protection auprès d’Allah contre le mal, ses deux sources et ses deux aboutissements : les sources du mal sont l’âme et le shaytan, et ses aboutissements sont le tort causé à soi-même ou à son frère musulman. Le mot وَشِرْكِهِ dans ce hadith est rapporté selon deux lectures. La première, avec kasra sur le shin (شِرْكِهِ, Shirkihi), signifie le Shirk auquel le shaytan appelle et qu’il insuffle, et c’est la plus célèbre dans la transmission et la plus claire dans la compréhension. La seconde, avec fatha (شَرَكِهِ, Sharakihi), désigne ses pièges et ses filets. Les deux sens sont complémentaires : les pièges du shaytan (Sharak) sont les moyens par lesquels il conduit au Shirk, qui en est la finalité. La traduction retenue ici (« son Shirk ») est conforme à la vocalisation adoptée par l’auteur dans le texte arabe. ↩︎
[NDT] Ibn Al Qayyim, qu’Allah lui fasse miséricorde, développe ce concept dans Al Jawab Al Kafi (p. 133-134) : « Parmi les conséquences des péchés : un isolement (Wahsha) que le pécheur ressent dans son cœur entre lui et Allah, qu’aucun plaisir ne peut contrebalancer ni égaler. Même si tous les plaisirs de ce bas monde se réunissaient pour lui, ils ne combleraient pas cet isolement. C’est une réalité que seul celui dont le cœur est vivant peut percevoir, car “une blessure ne fait pas souffrir un mort”. Quand bien même on ne délaisserait les péchés que par crainte de tomber dans cet isolement, l’homme sensé mériterait de les délaisser. Un homme se plaignit auprès d’un connaisseur d’un isolement qu’il ressentait en lui-même, celui-ci lui dit : “Si les péchés t’ont plongé dans l’isolement, délaisse-les si tu veux et retrouve l’intimité.” Et il n’est rien de plus amer pour le cœur que l’isolement d’un péché ajouté au péché. » . Ce vers de poésie est un diagnostic : l’isolement que ressent le pécheur, si amer soit-il, est en réalité le signe que son cœur est encore vivant, qu’il perçoit encore sa propre aliénation spirituelle. Le pire état n’est pas de souffrir de cette solitude, c’est de ne plus la ressentir du tout, d’avoir le cœur si endurci par l’accumulation des péchés qu’il ne distingue plus la blessure. Il en dévoile le mécanisme plus loin dans son livre en disant : « Le secret de la question est que l’obéissance engendre la proximité du Seigneur, et plus la proximité se renforce, plus l’intimité (Uns) se renforce. Tandis que la désobéissance engendre l’éloignement du Seigneur, et plus l’éloignement augmente, plus l’isolement se renforce. » [Al Jawab Al Kafi (p. 183)] ↩︎
[NDT] Ibn Al Qayyim distingue ici deux réalités : « le goût de la douceur de l’obéissance » (ذوق حلاوة الطاعة) et « la perception de la douceur de la foi » (وجد حلاوة الإيمان). La première est sensorielle, liée à l’acte : ذوق (goûter) désigne une saveur que le serviteur perçoit dans l’accomplissement même de l’obéissance. La seconde est existentielle, liée à l’état : وجد (trouver, ressentir) désigne une béatitude qui imprègne l’être entier. L’ordre est significatif : c’est par la pratique répétée de l’obéissance que le cœur s’ouvre progressivement à la perception de la foi dans sa totalité. L’expression « la douceur de la foi » (Halawat Al Iman) fait écho au célèbre hadith : « Trois choses, celui en qui elles se trouvent goûtera la douceur de la foi : qu’Allah et Son Messager soient plus aimés de lui que tout autre, qu’il aime une personne uniquement pour Allah, et qu’il déteste retourner à la mécréance comme il détesterait être jeté dans le feu. » [Al Bukhari n° 16, Muslim n° 43]. « Ces trois qualités comptent parmi les plus hautes qualités de la foi. Celui qui les parfait a trouvé la douceur de la foi et goûté sa saveur. Car la foi possède une douceur et une saveur que les cœurs goûtent comme la bouche goûte la douceur de la nourriture et de la boisson. La foi est la nourriture des cœurs et leur subsistance, de même que la nourriture et la boisson sont la nourriture des corps et leur subsistance. Et de même que le corps ne trouve la douceur de la nourriture et de la boisson que lors de sa santé, et que lorsqu’il est malade, il ne trouve pas la douceur de ce qui lui est bénéfique, et peut même trouver doux ce qui lui nuit et ce en quoi il n’y a pas de douceur, du fait que la maladie le domine, de même le cœur ne trouve la douceur de la foi qu’en étant préservé de ses maladies et de ses fléaux. Lorsqu’il est sain de la maladie des passions égarées et des désirs illicites, il trouve alors la douceur de la foi. Et dès lors qu’il est malade et souffrant, il ne trouve pas la douceur de la foi, au contraire, il trouve doux ce qui cause sa perdition parmi les passions et les désobéissances. » [Fath Al Bari, Ibn Rajab (1/50)]. Les péchés rendent le cœur malade, et un cœur malade ne peut goûter la douceur de la foi, pire, il « trouve doux ce qui cause sa perdition ». Le Ramadan, par sa discipline de jeûne et d’adoration et d’éloignement des péchés, agit comme une cure qui guérit le cœur et lui rend sa capacité de perception spirituelle. ↩︎
Al Fawa’id (p. 224-225).
[NDT] Cette longue énumération ne se déploie pas sans dessein : elle suit une progression délibérée de l’extérieur vers l’intérieur, puis de ce monde vers l’au-delà. Elle s’ouvre par les bienfaits les plus visibles et sociaux (la noblesse de caractère, l’honneur, le prestige, les biens), traverse le corps (le repos physique), puis pénètre dans le cœur (la force, la sérénité, le bonheur, l’épanouissement de la poitrine), avant d’atteindre les réalités spirituelles les plus intimes : la lumière intérieure, la dissipation de l’isolement entre le serviteur et son Seigneur, la douceur de la foi, et enfin le sommet, l’amour d’Allah et Sa joie face au repentir de Son serviteur. Puis la perspective bascule vers l’au-delà : l’accueil des anges à la mort, le jardin du Barzakh, l’ombre du Trône au Jour de la Résurrection, jusqu’à la destination finale à la droite d’Allah parmi Ses alliés. La formule d’ouverture « S’il n’y avait dans l’abandon des fautes que… » annonce un minimum, mais ce « minimum » se déploie jusqu’à embrasser les deux mondes, comme pour dire que le moindre de ces bienfaits suffirait déjà à lui seul. Chaque bienfait porte aussi, en négatif, le châtiment du pécheur : « la préservation de la noblesse de caractère » implique que le péché la détruit, « la vigueur du cœur » que le péché l’affaiblit, « la lumière du cœur » que le péché l’éteint. Ibn Al Qayyim lui-même développe ce miroir dans Al Jawab Al Kafi, où il énumère les mêmes éléments en négatif dans un passage parallèle. Les deux textes se répondent comme les deux faces d’une même réalité. L’isolement (الوحشة) y occupe une position charnière : avant lui, les bienfaits sont sociaux et visibles ; après lui s’ouvrent trois degrés de proximité : d’abord la proximité d’Allah par la dissipation de l’isolement, puis celle des anges, puis celle des gens, comme pour dire que la proximité d’Allah est la plus éminente, celle que l’on doit rechercher, et que les autres ne font que la suivre. C’est le sens du hadith : « Lorsqu’Allah aime un serviteur, Il appelle Jibril et lui dit : “J’aime untel, aime-le.” Alors Jibril l’aime, puis il lance un appel aux habitants du ciel : “Allah aime untel, aimez-le.” Alors les habitants du ciel l’aiment, puis l’acceptation lui est accordée sur terre. » [Al Bukhari n° 3209, Muslim n° 2637]. Au milieu de ces bienfaits, Ibn Al Qayyim insère la mort. Le non-croyant la fuit à tout prix dans cette vie, car il n’y voit que le néant ou l’inconnu, alors que dans l’au-delà il l’espérera ardemment sans jamais l’obtenir : « Ils crieront : “Ô Malik ! Que ton Seigneur nous achève !” Il dira : “Vous y demeurerez éternellement.” » [Sourate 43, v.77]. Quant au croyant obéissant, c’est l’inverse : il ne craint pas la mort en ce monde car elle le rapproche de Celui qu’il aime. Le Prophète ﷺ a dit : « Celui qui aime la rencontre d’Allah, Allah aime sa rencontre, et celui qui déteste la rencontre d’Allah, Allah déteste sa rencontre. » [Al Bukhari n° 6507, Muslim n° 2684]. Enfin, après plus de quarante bienfaits qui semblent récompenser l’effort humain, la conclusion par le verset « C’est là la grâce d’Allah qu’Il donne à qui Il veut » [Sourate 57, v.21] opère un renversement : tout est grâce. Le serviteur ne mérite pas ces fruits par sa propre force, car c’est Allah qui lui a donné la capacité de délaisser le péché en premier lieu. ↩︎
